Nouvelle génération

Thomas Israël, l'acteur devenu plasticien

Jeudi 1 Février 2018 par Géraldine Kamps
Publié dans Regards n°876 (1016)

Mélangeant les performances et les installations vidéos immersives et interactives en lien avec le travail psychanalytique, réflexion sur l’inconscient, le rêve et la mort, Thomas Israël se classe parmi les « artistes numériques ». Avec l’art comme outil pour interpeller le spectateur.

Thomas Israël

C’est depuis l’Opéra de Bordeaux où il prépare une scénographie vidéo pour un Pelléas et Mélisande, une première (!), que Thomas Israël nous raconte son parcours. Un chemin inhabituel pour ce plasticien déjà renommé dans son genre.

Thomas Israël est né à Bruxelles, au milieu d’une fratrie de trois enfants. Son père, pédiatre, Juif du Congo, issu de la bourgeoisie rhodienne, et qui changera de mentalité au contact de sa mère, Juive ashkénaze, plus politisée, avec une conscience « presque communiste » venue d'une grand-mère politicienne. Un milieu juif laïque, « juif de culture », qui profite de Hanoucca comme de Noël pour se réunir en famille. Un mélange qui forgera sans conteste chez Thomas son ouverture à l’autre, comme le fera, assure-t-il, son école primaire, petite école communale, avant ses secondaires à Decroly. Le jeune garçon qui rêve de devenir acteur se lance dans des études de socio et anthropologie à l’ULB, tout en suivant des études de comédien à l’INSAS. Il participera également dans le cadre d’un chantier Jeunes avec Quinoa à la création d’une école au Burkina Faso, et s’impliquera avec la même motivation dans l’ONG Aviation sans frontières, accompagnant les migrants qui prennent l’avion pour la première fois en fuyant l’Afrique pour les Etats-Unis… Déjà.

Thomas Israël devient acteur et le restera dix ans, « un acteur frustré », confie-t-il, « me rendant compte que j’étais un créateur plus qu’un interprète, je voulais incarner mes rêves plutôt que ceux d’un autre ». Sa première mise en scène sur le rêve et la mort, l’aidant à faire le deuil de sa mère perdue à l’âge de 19 ans, se solde par un échec, mais lui fait découvrir la vidéo comme nouveau médium. « En essayant d’être un metteur en scène, je suis devenu plasticien », sourit celui qui, grâce à la seconde ébauche de son projet TröM, brillera très vite dans les musées et les festivals d’art numérique. « Mon travail était trop abstrait pour le monde du théâtre, mais il a tout de suite parlé au monde de l’art plastique, qui renouvelle sans cesse les codes et mêmes s’en défie », apprécie-t-il.

En 2006, alors qu’il n’est plasticien que depuis un an, et s’est déjà fait remarquer par son « Lit TröM » invitant le spectateur à se coucher sur un lit pour regarder et être intégré à un rêve projeté au-dessus de lui, Thomas Israël remporte un concours d’œuvres numériques sur YouTube qui lui donne l’occasion d’exposer au MoMA (New York) et constitue un vrai boost pour sa carrière.

C’est pour sa troisième exposition en solo à la Galerie Charlot (2016), qui le représente à Paris, intitulée « Exilt » (fusion d’« Exil » et d’« Exit»), qu’il se plonge dans un travail lié à la crise migratoire, présenté au Musée juif de Belgique, dans le cadre de l'expo « Bruxelles : terre d’accueil ? », jusqu'au 18 mars prochain.

Pour interpeller le spectateur et le toucher de la façon la plus intime, Thomas Israël sort des statistiques en s’attardant sur l’humanité des réfugiés, sur leurs visages, leurs regards. Il réalise un ensemble de calligraphies que lui inspirent des portraits d’hommes, de femmes et d’enfants migrants, pris par trois photojournalistes de renom (Reza, Johanna de Tessières et Olivier Papegnies), et les superpose grâce à la vidéo, laissant voir le dessin progresser à mesure que le visage disparait : ici, un bateau qui utilise les yeux comme support, là un théâtre de guerre, du narratif au plus abstrait, avec toutes les émotions qui s’en ressentent… « J’ai tellement aimé faire ce travail que j’en ai fait une fresque murale qui reprend des centaines d'éléments calligraphiques comme autant d'êtres humains sur la route vers l’Europe, avec l’explosion de la Syrie, le passage aux frontières, les camps de réfugiés, la Méditerranée, les centres fermés… J’essaie de leur redonner un peu d’humanité ». On ne pourra rester indifférent à ce baril rempli d’huile (de pétrole ?), lequel donne un aspect tridimensionnel à la calligraphie qui s’y trouve projetée, illustration tragique des migrants qui sombrent en Méditerranée… « La réalité de cet exode renvoie inévitablement à celui de nos parents, grands-parents qui ont eu la chance d’être accueillis à l’époque lorsqu’ils ont quitté le Congo, l'Italie ou la Belgique à l’arrivée des Allemands… », souligne Thomas Israël. « Nous nous devons d’accueillir cette humanité en souffrance, parce nous avons, nous aussi, souffert. Et si nous n’en sommes pas capables, cela présage un futur bien sombre ».

A l’Opéra de Bordeaux, les 2h30 de montage vidéo de Pelléas et Mélisande engloberont les chanteurs et l'orchestre pendant deux jours. Un vrai défi qui emmènera Thomas Israël en juillet au Japon, où il a déjà reçu un prix pour son premier spectacle de « bodymapping interactif » il y a quelques années. Utiliser son corps à la façon d’un écran, avec une projection en temps réel, c’est aussi l’un des talents de celui qui n'a pas fini de nous surprendre. « Le numérique fait désormais partie de notre quotidien », insiste Thomas Israël  « Bientôt tous les arts seront numériques. Il ne faut donc jamais cesser d’innover ». 


 
 

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