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Théo Ribeton : Les penseurs juifs et la prise de conscience végane

Vendredi 1 Février 2019 par Laurent-David Samama
Publié dans Regards n°1037

Manger de la viande constitue-t-il un acte politique ? Sans aucun doute, si l’on en croit Théo Ribeton, journaliste aux Inrockuptibles ainsi qu’à Stylist. Ce dernier signe V comme Vegan (Nova Editions), un essai passionnant racontant les mécanismes du végétalisme et plus encore l’essor d’un mouvement reléguant la consommation de viande aux oubliettes. Une véritable révolution en marche !

Théo Ribeton

Jadis perçu comme objet de curiosité, puis comme vecteur de radicalité, le véganisme s’est en quelques années imposé en tant qu’idéal moral et progressiste. Comment expliquez-vous cette évolution ?

Théo Ribeton Il y a toujours eu des gens qui considéraient le véganisme comme un idéal moral et progressiste, et il y en a encore qui le considèrent comme un vecteur de radicalité (voir la récente tribune anti-végane du politologue Paul Ariès). C’est simplement le rapport de force qui évolue. On pourrait attribuer l’ascension du véganisme à la révélation des images d’abattoirs, ou au renouvellement des porte-parole pro-animaux (de Brigitte Bardot à L214), mais je crois tout simplement à un phénomène lent, comme une force tellurique, dû à la seule solidité des arguments véganes. Les conséquences sont lourdes pour nos modes de vie, donc les choses mettent du temps à s’installer, mais pas à pas, cette idéologie ne peut que convaincre de nouveaux adeptes. Cela suit le modèle de la prise de conscience écologique : elle tombe sous le sens, donc se répand peu à peu dans la société, modifie les usages, et en même temps apparaît une contre-réaction à la mesure de cette évolution - par peur du changement, les anti-écolos et les climatosceptiques se font plus bruyants que jamais, tout comme les pro-viande militants, qu’on n’a jamais autant entendus que depuis que la popularité du véganisme explose.

Dans votre livre, vous mentionnez « l’apport des penseurs juifs du 20e siècle » à la pensée végane, notamment Kafka, Singer, Derrida, Canetti, Adorno ou de Fontenay. Que peut-on dire de cette influence ?

TB Mettre l’accent sur ce particularisme est une façon de répondre à une critique récurrente adressée au véganisme : celle qui consisterait à en faire un anti-humanisme fascisant, et notamment parce qu’il ose comparer le système d’exploitation animale à l’Holocauste. Or les penseurs juifs que vous citez n’ont pas hésité à faire cette analogie, qui ne consiste absolument pas à mettre l’homme juif et le bœuf sur un pied d’égalité, mais à nous mettre face à l’impensé vertigineux que représente l’industrialisation de la mort. Charles Patterson, historien de la Shoah, a écrit sur l’exploitation animale un livre intitulé Un éternel Treblinka. L’idée que nous nous rendions encore aujourd’hui coupables d’un Holocauste permanent que nous ne savons plus regarder comme tel est fondamentale dans la prise de conscience végane. Le fait qu’elle ait été massivement portée par des intellectuels juifs est utile pour la débarrasser du soupçon infondé d’antisémitisme qu’elle pourrait susciter.

A ce propos, vous consacrez plusieurs pages à la répulsion supposée d’Hitler pour la viande. En expliquant, au passage, combien la diffusion de cette légende urbaine est destinée à disqualifier le mouvement…

TB On continue encore et toujours de l’entendre. La réalité est que Hitler était probablement majoritairement végétarien, mais pour des raisons médicales. Ce qui m’intéresse, c’est l’usage qui est fait de ce mythe, qui repose sur une tentative d’amalgame complètement grotesque : Hitler était végétarien, donc les végétariens sont nazis…

Une dernière question sur la question de l’abattage rituel. L’extrême droite est souvent accusée d’agiter le sujet des souffrances animales pour cacher des motifs antisémites ou islamophobes. Comment séparer le bon grain de l’ivraie ?

TB Ce n’est pas compliqué : il suffit de regarder par ailleurs les 
accointances de l’extrême droite avec toutes les branches de l’exploitation animale, des chasseurs à la viande en passant par la tauromachie. On a vu des élus s’afficher en train de sauver des petits agneaux au moment de l’Aïd, et deux semaines plus tard célébrer la fête du cochon dans leur village : pas difficile de voir ce qui sous-tend leurs indignations. Mais cela n’empêche pas de souhaiter un vrai débat sur l’abattage rituel avec les autorités religieuses : pourquoi ne pas le faire évoluer ? Il n’est pas étranger, à l’origine, à un égard aux animaux : on ritualisait la mise à mort pour contrôler sa pratique et la civiliser. Cela n’exclut pas le principe d’envisager, en 2019, un étourdissement de l’animal... Mais le problème est aussi qu’il est, dans le cas du halal du moins, très mal labellisé et contrôlé.

EN BREF

Pourquoi le monde est-il en train de devenir vegan ?  Quel impact sur notre gastronomie et notre culture ? Quel poids font peser les lobbies sur notre prise de conscience ? Qui sont les adversaires du mouvement et comment se fédèrent-ils ? Pour le savoir, le journaliste Théo Ribeton a multiplié les rencontres et exploré, de Montréal à Tel-Aviv, les coulisses d’une révolution en gestation depuis des décennies déjà. Bien loin de la leçon de morale, cet essai vivifiant ouvre en effet le regard sur le bien-fondé de notre régime carnivore, destiné à s’amenuiser sinon à disparaître. Mieux, il pioche dans la vie de tous les jours les signes d’un changement écologique et militant. Et multiplie surtout les références philosophiques, en citant notamment les penseurs juifs du 20e siècle, souvent précurseurs en matière de réflexion sur la souffrance animale. Autant d’arguments pour dévorer ce livre, savoureux comme un burger au steak de soja !

 
 

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