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La synagogue de la Victoire, indissociable du judaïsme français

Jeudi 1 juin 2017 par Laurent-David Samama
Publié dans Regards n°863 (1003)

A l’occasion du 150e anniversaire de la Grande Synagogue de Paris, le livre La Synagogue de la Victoire, 150 ans de judaïsme français paraît aux éditions Porte-plume. L’ouvrage, rédigé par 19 spécialistes, retrace l’histoire de ce lieu emblématique. Pour en parler, nous avons interrogé son président, Jacques Canet.

 

Au fil des chapitres, on redécouvre le riche passé de la synagogue. Quelle fonction devait-elle occuper au moment de sa mise en service ? Comment la Victoire est-elle devenue ce lieu si symbolique pour le judaïsme français ? 

Siège du Grand Rabbin de France et du Grand Rabbin de Paris, la Victoire a été naturellement le lieu de tous les combats de la communauté juive au sein de la République. Elle est née, officiellement, en 1874, en même temps que la IIIe République. Evidemment, elle a été jusqu’à la Grande Guerre le lieu de rencontre privilégié des grandes familles juives avec les dirigeants politiques et économiques du pays, à l’occasion des grandes cérémonies nationales ou même des grands mariages. C’est le lieu où il fallait se montrer. Au-delà de cet aspect mondain, la Victoire a été placée dès 1894 au-devant de la scène politique avec l’arrestation du Capitaine Dreyfus, et jusqu’à la réhabilitation en 1906, les dirigeants religieux et laïques ont mené ce combat contre l’antisémitisme politique. Parallèlement, et jusqu’en 1905, le Grand Rabbin de France Zadoc Kahn a été le plus ardent défenseur de la Loi de Séparation de 1905, considérant qu’il n’y aurait de véritable liberté de culte que sous cette condition. De même, la défense de l’éducation républicaine publique a été un des grands combats du rabbinat et du Consistoire de l’époque, estimant que l’éducation était le meilleur vecteur de l’intégration. Ce sont ces combats qui ont façonné l’image républicaine de la Victoire et du judaïsme parisien, image qui s’est traduite par un enrôlement massif des Juifs dans l’armée française pendant la Grande Guerre.

On le sait peu, mais la synagogue continua à être un haut-lieu du judaïsme pendant l’Occupation...

Pendant la Seconde Guerre mondiale, la Victoire est le siège de la résistance juive au régime de Vichy et à l’occupant allemand. Dès septembre 1940, le Grand Rabbin de Paris Julien Weil reprend son siège à la Victoire et y organise le culte dans toute la région parisienne. Il fera assurer pendant toute l’Occupation des offices quotidiens à la Victoire et dans plusieurs autres synagogues de Paris. Les grandes fêtes juives accueilleront des centaines de fidèles, malgré les arrestations et les déportations. Avec les dirigeants de la synagogue et du Consistoire, il fera front aux autorités allemandes malgré les intimidations et les brimades. Après les attentats commis en 1941 et 1942, il protestera énergiquement pour que Pierre Laval fasse rechercher les miliciens français responsables de ces exactions. Courage inimaginable.

Quelles sont les missions remplies par la synagogue depuis les années 1960 ?

La reconstruction du judaïsme français, détruit pendant l’Occupation, s’est organisée, grâce à l’aide du judaïsme américain. Il a fallu également créer des structures communautaires nouvelles pour les Juifs chassés, à partir de 1956, des différents pays d’Afrique du Nord. C’est à partir de l’investissement des dirigeants de la Victoire et du Consistoire que les énergies et surtout les moyens financiers ont été mobilisés pour accueillir des dizaines de milliers de Juifs dans toute la région parisienne. En parallèle à cet engagement, la Victoire a maintenu son rôle de lieu de rencontre entre la République et la communauté juive, au travers des innombrables cérémonies officielles, mais aussi, des cérémonies de soutien à l’Etat d’Israël nouvellement recréé.

En bref

Indissociablement liée à l’histoire de la République, à sa promesse d’égalité, mais aussi d’émancipation, la synagogue de la Victoire célèbre ses 150 ans. Ses voûtes, ses colonnes, son orgue font désormais partie de l'Histoire. Aussi majestueux soit-il, ce lieu qui recèle mille trésors architecturaux est surtout animé par les hommes qui l'occupent, en premier lieu, les rabbins. Même aux heures les plus difficiles de l’Affaire Dreyfus, de la Première Guerre mondiale, de la montée du nazisme et de l’Occupation, les dirigeants de la Victoire ont maintenu le cap d’un judaïsme traditionnel, très attaché à la République et ouvert sur la Cité. C'est cette épopée, jusqu'ici peu documentée, que raconte ce beau livre de 500 pages. Un ouvrage indispensable qui, espérons-le, inspirera d'autres communautés à travers le monde à écrire l'histoire des lieux qu'elles fréquentent.

 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Jacky - 17/06/2017 - 23:01

    Qui peut m'expliquer comment il se fait que cette synagogue soit restée ouverte toute la guerre et que des offices y soient tenus? La Grande Synagogue de Bruxelles est aussî restée ouverte toute la guerre , mais Le Grand Rabbin De l'époque (Ullman) n'était nullement un résistant mais hélàs un collaborateur, membre de l'AJB et co -signataire de l'appel aux Juifs à se présenter à Malines... Je crains quelque chose de similaire à Paris... et espère me tromper....

  • Par Gisquière Thierry - 22/06/2017 - 15:33

    Je ne connais pas la réponse à l'interrogation de Jacky mais lors de la présentation de cet ouvrage dans l'émission la Source de Vie sur France 2 (il y 2 semaines je crois), Jacques Canet qui était invité, a mentionné le fait (à vérifier dans l'émission) que les responsables de la synagogue s'étaient une fois opposé, avec succès, à ce que les Allemands ne pénètrent dans ce lieu de culte où se trouvaient des fidèles. Je ne connais pas l'histoire de la communauté juive de France pendant la deuxième guerre mondiale ( excepté les faits de persécutions les plus connus comme le Vel d'Hiv, le camp de Drancy, etc.) mais je trouvais interpellant cet épisode, étant donné la brutalité avec laquelle les Allemands ont persécuté les Juifs en Europe lors de cette période. A mon humble avis, Il faudrait voir ce que Serge Klarsfeld a écrit ( ou pas ?) sur le sujet