Strabismes

Sortie des gîtes

Mardi 2 avril 2019 par Noémi Garfinkel
Publié dans Regards n°1041

A l'approche de Pessah, il convient de rappeler ce que certains endurent quand leur famille croit dégoter l'idée du siècle pour fêter l'historique exode. Rappel : la notion de collectivité occupe une place centrale dans la narration de Pessah : le récit biblique insiste sur le commandement fait à Moïse de faire entrer son peuple comme un seul homme en Terre Promise.

Mais tous n'ont pas le même rêve, et les descendants de Ruben et de Gad, mus par le besoin irrépressible de faire brouter leurs chèvres là-maintenant-tout-de-suite, demandent à se désolidariser du mouvement avant d'arriver à destination et obtiennent, après d'âpres négociations, des parcs à brebis semi-nomades de type camping de seconde zone.

Revenons à nos moutons (notez la métaphore ovine, opportune), et par extension, au rassemblement familial tel qu'une certaine famille juive le pratique. Monsieur et Madame, heureux parents de trois enfants, grands-parents comblés de six petits-enfants, décident chaque année de s'enfermer quatre jours avec leur smala dans un gîte ardennais pour fêter la libération du peuple juif. Cette fois-ci, peu importe que leur cadette ait donné naissance à son deuxième enfant il y a à peine deux semaines, elle est du voyage avec sa tribu !

Outre la joie que peut procurer un tel exotisme, au-delà du plaisir d'être en famille à quelques centaines de kilomètres de chez soi -suffisamment loin pour sentir le dépaysement, mais pas trop, pour pouvoir l'envisager de façon réaliste-, les enjeux ne sont pas les mêmes pour tous. Et la jeune mère de se retrouver avec mari, petit garçon de deux ans et nourrisson de 15 jours, au cœur d'une transhumance à laquelle, en général, peu de jeunes accouchées aspirent.

A l'aller, transportés par la perspective de quelques jours tous ensemble, les jeunes parents ne perçoivent presque pas la réalité de l'entreprise. Il y a bien un ratio de deux valises et demi par personne ; il s'écoulera effectivement 1h30 entre le moment où on se met en route et l'instant où on part réellement ; certes les horaires de train ne sont pas les plus pratiques, mais qu'importe, on part en vacances, haut les cœurs et la rose à la bouche ! Au retour, le réel
a écrasé la fiction : célébré pendant ces deux soirs de fête, Moïse guidant son peuple à travers le désert s'efface devant Shoshana guidant sa poussette à travers la Gare du midi, suivie de 200 kg de valises portées par un mari qui a cumulé 15 heures de sommeil en trois nuits, tandis que leur jeune fils, en pleine révolte, décide là-maintenant-tout-de-suite de se sédentariser au milieu du hall de gare, exige une terre pour ses troupeaux en peluche en faisant preuve d'un style de négociation plus proche du terrorisme que de la discussion à l'amiable, ruinant ainsi le bénéfice -qui n'était déjà pas bien gros- de ces quatre jours de « fête ».

Hag sameah l'koulam, et à l'année prochaine ! 


 

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