Culture/Livres

Ronit Matalon "Devenir écrivain est une sorte de destin"

Mardi 1 décembre 2015 par Hannah E.
Publié dans Regards n°831

L’écrivaine israélienne Ronit Matalon imagine un roman initiatique et photographique en Afrique. Un chemin imprévu autour des Juifs égyptiens.

Ce roman ressemble à un album de famille, ponctué de photographies. Qu’est-ce qui vous intéresse dans l’histoire qu’il y a derrière celles-ci ?

Ronit Matalon J’aime imaginer un dialogue entre le texte et les photos, mais elles ne proviennent pas toutes de ma famille. Ainsi, j’ai conçu un jeu entre fiction et non-fiction. Une photo renferme plein de possibilités narratives. L’idée étant d’introduire le passé dans le présent. Cela favorise une distance entre les yeux et l’âme. La famille représente le lieu qu’on connaît le mieux. Complexe, elle symbolise une entité politique, sociologique et culturelle, orientant notre façon de voir le monde. La mienne se compose de raconteurs d’histoires. Déchirée, elle m’a façonnée, malgré la dysharmonie. Seule l’écriture m’a permis de m’intégrer à la vie.

« C’est le père, pas le papa, un archétype, le portrait absolu ». A la fois absent, mais omniprésent, pourquoi frôle-t-il le tabou ?

RM Il incarne l’élément manquant, celui sur lequel se fonde l’héroïne, Esther. Il n’y a que dans l’espace vide de l’écriture qu’elle puisse s’exprimer sur lui. Peut-être est-ce un tabou qu’elle veut approcher. Il faut cacher des choses pour faire avancer une famille. Son prix est lié au secret, à cet équilibre tenu entre la parole et le silence, le visible et l’invisible. Nos coins cachés font de nous des individus.
On doit renoncer à certains rêves pour grandir. J’aime explorer la frontière entre l’adolescente et la femme. Comment trouver sa place ? Celle d’Esther se situe dans l’écriture.

Si « l’être humain n’a pas besoin de racines, mais d’une maison », l’écriture en est-elle une pour vous ?

RM Ce roman initiatique suit une auteure en formation. Devenir écrivain représente un cheminement, une façon de percevoir l’existence. L’écriture est une sorte de maison, or les racines familiales ne m’intéressent pas, tant elles s’avèrent mouvantes. A l’instar des Juifs égyptiens (dont sont issues l’héroïne et la romancière) qui ont tout abandonné sans nostalgie. Ils sont plus en lien avec le présent qu’avec le passé, qui ne doit pas être idéalisé. Le besoin de maison correspond à une idée politique, en Israël. Or c’est dangereux de retourner aux racines juives, quel qu’en soit le prix. Inspiré du peuple errant, ce roman nous rappelle qu’on crée notre histoire.

 Quelle est justement l'histoire des Juifs égyptiens, venus vivre en Afrique au siècle dernier ? 

RM Les Juifs égyptiens constituent une communauté ouverte, vivace et cosmopolite, parce qu’elle cohabite avec les chrétiens ou les Coptes. Certains sont partis pour se faire de l’argent. Craignant d’être rejetés en Europe, ils ont tenté l’Afrique. Plusieurs aventuriers sont devenus riches, d’autres ont tout perdu. Ils ont vécu parmi les blancs et les noirs, mais il n’y avait pas de dialogue entre eux, juste un jeu de pouvoir, toujours d’actualité dans les séquelles postcoloniales. Cette confrontation entre deux mondes me passionne, parce que c’est là que se situe la littérature. L’Afrique incarne la rencontre entre la beauté, la nature, l’homme, l’exploitation et l’oppression. Une fois qu’on l’a visitée, on devient un autre être humain. 

En bref

« Le hasard efface le visage des gens ». Heureusement que les portraits et les écrivains sont là pour les immortaliser. Le premier roman de Ronit Matalon a été publié il y a vingt ans en Israël. « Je regarde celle qui l’a écrit avec distance. Ma structure intérieure demeure intacte : celle d’une langue métissée et d’une vision fragmentée ». Etonnant, ce puzzle littéraire ressemble à un album de famille, mêlant textes et photographies. « Celles-ci s’adressent au futur en se frayant un chemin vers le passé ». Celui d’Esther, une jeune fille israélienne débarquant naïvement en Afrique. Recueillie par son oncle et sa tante, elle se frotte à l’amour et à une culture méconnue. Elle doit toutefois « abandonner les siens pour devenir elle-même ». A savoir une femme consciente de son passé familial et des failles coloniales ; un écrivain prenant sa vie en main.

Ronit Matalon, De face sur la photo, éditions Actes Sud.

 
 

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