Culture/Livres

Ronit Matalon : 'Le bruit de nos pas'

Mardi 2 octobre 2012 par Hannah E.
Publié dans Regards n°763

Ronit Matalon, une nouvelle voix israélienne découvre sa voie en français. Sa langue étonnante dissèque l’esprit d’une famille matriarcale qui a du mal à trouver ses repères dans un pays déstabilisant. Suffocant ! 

La maison constitue le corps même du livre, de quelle maison venez-vous ? Mes parents sont venus d’Egypte à la fin des années 1940. Je suis née en Israël, mais je me suis sentie marginale durant toute mon enfance. Quand ma grand-mère parlait arabe, j’avais honte. Tous les Juifs orientaux ont ressenti l’humiliation, tant le sionisme ne respectait pas leur culture. Les conséquences perdurent à ce jour… Tout comme dans le roman, j’ai grandi dans un quartier où l’avenir semblait limité, car les gens étaient préoccupés par leur survie. Je pense toutefois qu’on possède un destin intérieur, qui nous permet de changer et de faire des choix.

Vos personnages se réfugient dans un huis clos familial, pourquoi ? Mon roman démontre que la famille incarne un lien sentimental, celui d’une mémoire collective, impossible à partager avec l’extérieur. La particularité de cette histoire étant qu’elle s’articule autour d’une cellule matriarcale, composée de deux femmes de tête : la mère et la grand-mère mythologique, Nona. La mère représente un pilier, elle entoure ses enfants, tout en se révélant pleine de violence et de compassion. La maternité déborde du livre, elle est plus grande que la vie, mais à quel prix ? Le père est absent, mais omniprésent. L’amour constitue le ciment de cette famille, or bien qu’il soit ressenti, il n’est jamais dit.

L’histoire est racontée par « l’enfant », qui n’a ni nom ni visage, n’est-ce pas aliénant ? L’enfant est à la fois un élément concret et abstrait, sa place dans la maison se situe entre les adultes. Sa fratrie l’appelle « l’enfant », alors elle-même finit par se penser à la troisième personne. L’aliénation est fondamentale dans l’intimité de mes héros. Comme l’enfant ne peut pas aimer son père qui lui manque, elle devient aliénée en raison de ce secret. Les plus grands secrets qu’on porte en son cœur ne sont pas ceux de la haine, mais de l’amour. Tous les personnages sont d’ailleurs touchés par l’aliénation psychologique, ils sont forts, mais solitaires. Ils ont le sentiment de ne pas appartenir à la norme. Leur vision de la vie est si esthétique et fantaisiste, qu’ils sont comparables à des artistes en quête du Beau. En filigrane, on perçoit aussi l’aliénation politique et sociale d’Israël. Mon roman ne constitue pas comme un manifeste contre ce pays, il vise à donner une voix à ses différentes composantes.

Est-ce à l’écrivain de prôner la paix intérieure ? Le rôle de la prose est de capter les contradictions internes des êtres humains. Ils ne peuvent pas se résumer à une phrase. Les romans renferment nos diverses voix et tous les âges possibles de la vie. Celui-ci est nostalgique, avec tout ce que cela comprend de douceur et de difficultés. Il aborde aussi la possibilité de bâtir une identité, y compris politique. Je regrette qu’Israël soit perçu comme un symbole et non comme un pays concret ! J’ai souvent honte de ce pays qui devrait privilégier les droits de l’homme. Si le gouvernement israélien actuel ne veut pas la paix, les Palestiniens ne sont pas non plus très clairs sur la question. Nous avons tous deux nos extrémistes fanatiques, et je ne vois pas d’évolution possible à court terme. La littérature ne doit pas forcément être engagée, mais l’écrivain est avant tout un citoyen.

Synopsis

« L’être humain doit se faire léger, ne pas peser sur les gens ».C’est pourtant l’étouffement qui domine dans le roman surprenant de Ronit Matalon. L’ancienne journaliste de Haaretzplonge dans ses racines pour en extraire les abîmes. Celles qui rongent une famille, unie, mais dépareillée, dans une baraque pourrie située en Israël. « Un accès de nostalgie » inonde parfois ces êtres qui se battent pour survivre dans un pays qui n’ouvre pas toujours les bras à leurs origines égyptiennes. A l’intérieur de la maison, les rapports sont tantôt tendres, tantôt conflictuels. Le tout vu par « l’enfant », qui s’accroche tant bien que mal à ces proches brinquebalants. •         

Ronit Matalon, Le bruit de nos pas, éditions Stock.


 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/