Belgique/Vie juive

A la rencontre des Belzer

Mardi 3 décembre 2013 par Nicolas Zomersztajn et Géraldine Kamps
Publié dans Regards n°789

Anvers compte un nombre considérable de Juifs ultra-orthodoxes. Parmi eux, les Hassidim de Belz constituent la plus importante et la plus active communauté dans le tissu socio-économique anversois. Discrets et peu désireux de rencontrer les médias, ils ont toutefois accepté d’ouvrir leurs portes à Regards.

C’est à Anvers que des Hassidim de Belz, les Belzer, ont choisi de s’établir dès 1945. Ils sont parmi les premiers ultra-orthodoxes à y créer une communauté en faisant l’acquisition d’une maison pour y installer leur propre oratoire en 1946. La dynastie hassidique de Belz a été fondée au 19e siècle dans cette petite ville de Galicie orientale. Si leur chef spirituel, le Rèbbe Yissachar Dov Rokeach, vit à Jérusalem, les Belzer d’Anvers apparaissent comme l’une des branches les plus dynamiques et les mieux organisées de cette dynastie hassidique. Quant à leur place au sein de la communauté juive anversoise, les Belzer sont de loin la communauté hassidique la plus nombreuse avec 350 familles.

La grande synagogue des Belzer est située Van Spangenstraat à la sortie sud de la gare centrale d’Anvers. Elle abrite également la yeshiva (école talmudique) et le kollel, l’école talmudique pour adultes mariés. Le rabbin Aaron Cohen dirige la communauté Belz d’Anvers, même si l’autorité suprême est assumée par le Rèbbe Rokeach à Jérusalem. A l’instar de toutes les communautés hassidiques, les Belzer fonctionnent sur le mode dynastique. C’est le Rèbbe lui-même qui désigne son successeur, le plus souvent un de ses fils, neveux ou gendres.

Le Rèbbe, notre guide

Le Rèbbe règne en véritable autocrate. Dans la tradition hassidique, on le désigne d’ailleurs par l’acronyme Admor (Adonénou Morénou ve Rabenou) : notre souverain, notre guide et notre maître. « Notre Rèbbe porte la communauté et nous sommes tous derrière lui pour l’aider », insiste Abraham König, porte-parole officieux des Belzer anversois auprès du monde extérieur et promoteur immobilier entreprenant. « Je dois aussi reconnaître que nous, Hassidim de Belz, avons une chance énorme : non seulement notre Rèbbe est un saint homme descendant d’une grande lignée, mais il est aussi brillant et intelligent. D’autres cours hassidiques n’ont pas cette chance et doivent parfois composer avec un Rèbbe qui n’est pas nécessairement intelligent, mais qui accomplit sa tâche du mieux qu’il peut ». Le rabbin Aaron Cohen tient pourtant à préciser que leur Rèbbe n’est pas un magicien : « Il ne prononce pas de “Hocus Pocus”. S’il doit résoudre un problème compliqué, il sollicite toujours l’avis de spécialistes compétents ».

Deux principes fondamentaux guident le monde hassidique : Daat Torah (ce que dit la Torah) et Emounat Hakhamim (la foi dans les Sages). Ce qui signifie que la Torah est la seule source de toute législation et tout est régi par les textes sacrés. Lorsqu’on fait remarquer au rabbin Cohen que la racine du terme Halakha (la loi juive) est précisément le verbe « aller » signifiant le mouvement et l’évolution, il répond immédiatement que La Loi juive est immuable. «Elle ne change jamais ! Ce qui change, ce sont les problèmes et les circonstances auxquels nous sommes confrontés», précise-t-il. « En puisant dans nos sources juives, nous nous efforçons d’apporter une solution à ces problèmes ».

Primauté des textes sacrés

L’étude de la Torah, du Talmud et des textes sacrés est essentielle et constitue l’objectif ultime des hommes dans le monde ultra-orthodoxe. Pour les filles, l’enseignement religieux est limité, mais celui des matières profanes relativement bien développé. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, l’école primaire et secondaire de filles des Belzer est subventionnée par le ministère flamand de l’Enseignement (lire notre encadré "Qui a une télé n'est pas accepté à l'école"). Les garçons, quant à eux, fréquentent une école privée non subventionnée où les cours sont donnés en yiddish. L’essentiel du programme est axé sur l’étude des textes sacrés. L’enseignement des matières profanes encore considéré comme une perte de temps se limite aux fondamentaux de base (lire notre encadré "L'avenir des yeshivot anversoises compromis"). Cette approche met en exergue le regard méprisant que les ultra-orthodoxes portent sur les sciences, même si, à l’instar des Belzer, ils ne rejettent pas nécessairement les productions scientifiques et technologiques améliorant leur vie quotidienne.

Le manque de connaissances des garçons en matières profanes pose des problèmes importants que les Belzer n’ignorent pas. « Bien que l’étude talmudique demeure essentielle pour nous, nous veillons aussi à ce que les hommes de notre communauté soient productifs », réagit Abraham König. « La cellule familiale occupe une place centrale. Entre 19 et 21 ans, un homme doit se marier et fonder une famille. Ce n’est qu’ensuite que la question du travail se pose. Si cet homme est intelligent et doté de facultés intellectuelles exceptionnelles, on l’encouragera à étudier toute sa vie. Il étudiera alors dans un kollel et la communauté pourvoira à ses besoins financiers ». Avant de prendre cette décision, les autorités rabbiniques des Belzer évaluent la situation : est-il fait pour les études rabbiniques ou est-il préférable de le guider vers une activité professionnelle ? « Ce choix est important dans la mesure où la part la plus importante du budget de notre communauté est attribuée au kollel. Si la personne n’étudie pas sérieusement, on met fin à cette expérience et on lui demande de travailler. Nous encourageons donc les jeunes à trouver un travail ».

En réalité, l’encouragement à exercer un métier s’inscrit pleinement dans la politique définie par le Rèbbe de Belz. Fin 2005, ce dernier a surpris tout le monde en appelant ses adeptes en Israël à suivre une formation professionnelle, et non pas seulement des études religieuses, afin d’améliorer leur statut socio-économique. « Dans notre kollel à Anvers, on compte 25 hommes mariés qui partagent leur temps entre l’étude du Talmud et l’apprentissage d’un métier dans une école officielle anversoise », indique Abraham König. « Une cinquantaine d’hommes entre 18 et 21 ans étudient à plein temps, mais ils sont encore dans une période intermédiaire au terme de laquelle ils devront choisir. Aujourd’hui, seuls 16 hommes de notre communauté étudient à plein temps ! Il s’agit donc d’une minorité, tous les autres adultes travaillent ».

Internet, mais filtré

Lors de notre entretien avec le rabbin Cohen et Abraham König, nous relevons que ce dernier consulte régulièrement son smartphone dernier cri, tandis qu’un homme assis à une autre table étudie une page du Talmud tout en consultant son ordinateur portable. « Le monde a changé, des besoins nouveaux sont apparus », fait remarquer Abraham König. « Pourquoi nous priver des technologies modernes, surtout lorsqu’elles améliorent notre vie quotidienne ? Internet existe, utilisons-le, mais de manière intelligente ». Les Belzer ont donc trouvé un moyen pour que leur utilisation d’Internet ne vienne pas saper leurs traditions et leur mode de vie : un système de filtres sur leurs ordinateurs. Mais les filtres ne constituent pas la meilleure des garanties. « Nous veillons à conscientiser les jeunes d’utiliser Internet de la manière la plus appropriée », explique Abraham König.

Si le rabbin Aaron Cohen prend soin de répéter que la modernité n’est pas une menace, mais plutôt un défi à relever, on comprend vite qu’il fait référence à la modernité technologique. Inutile de s’aventurer sur le terrain des idées et des valeurs qu’elle véhicule. Que ce soit l’autonomie de l’individu, la liberté de conscience, le libre examen, l’égalité des sexes, la laïcité…, toutes ces notions sont rejetées, considérées comme sources permanentes de perversion et de détournement de la tradition.

Amour-haine d’Israël

C’est précisément en raison de la modernité véhiculée par le sionisme et l’Etat d’Israël que les Hassidim entretiennent avec Israël une relation complexe faite d’amour et de haine. De manière générale, les Hassidim dans leur ensemble rejettent le sionisme, même si depuis de nombreuses années, ce rejet a connu des évolutions ambivalentes. « Israël occupe une place importante dans notre vie quotidienne », affirme Abraham König. « Plus de 30% de nos prières sont adressées à Israël, à Jérusalem, à Sion et à la paix. Nous entretenons une relation forte et étroite avec ce pays. Nous avons de la famille en Israël. En moyenne, nous nous rendons en Israël trois à quatre fois par an. Ce qui signifie qu’Israël n’est pas proche de nous, mais bien en nous et dans nos cœurs ». C’est bien d’Eretz Israël (la terre d’Israël) dont il parle, et non de Medinat Israël (l’Etat d’Israël). Cette distinction est fondamentale. Le patriotisme et l’attachement à l’Etat symbolisés par le sionisme leur semble être une idolâtrie inacceptable. « On ne peut transformer le judaïsme en un patriotisme et un culte de l’Etat. Ce n’est pas cela le judaïsme », s’exclame le rabbin Cohen.

Cette condamnation idéologique sans appel du sionisme n’exclut pas pour autant une forme d’attachement à Israël. « Qu’on ne se méprenne pas, nous soutenons Israël et si ce pays s’illustre d’une manière ou d’une autre, nous éprouverons de la joie et de la fierté », tempère le rabbin Cohen. « De la même manière, il est hors de question pour nous de manifester en Belgique contre Israël. Il faut être fou pour montrer aux non-Juifs que nous sommes contre Israël, même si le gouvernement actuel s’en prend à nous en imposant le service militaire à nos jeunes ». C’est la raison pour laquelle les Belzer n’ont pas participé à la manifestation organisée à Bruxelles par les Hassidim européens le 1er juillet 2013 pour dénoncer le projet de loi sur le service militaire obligatoire en Israël. « Nous étions entièrement d’accord avec les manifestants et leurs slogans », ajoute Abraham König. « Mais pourquoi importer ce problème et ce combat en Belgique ? Cela n’a aucun sens. Si je ne veux pas qu’on importe le conflit israélo-palestinien en Belgique, je ne dois pas non plus importer une question de politique intérieure israélienne en Belgique ».

« Nos valises sont prêtes »

Si les ultra-orthodoxes entretiennent une certaine méfiance à l’égard du monde extérieur et des non-Juifs, le rabbin Cohen et Abraham König cultivent de bonnes relations avec les autorités communales. Tous les mois, ils rencontrent les responsables de la ville d’Anvers pour évoquer les problèmes éventuels auxquels ils seraient confrontés. « Si un problème majeur devait se poser et qu’on nous empêchait de maintenir nos traditions et notre mode de vie, il est clair que rien ne nous retiendrait à Anvers », relève le rabbin Cohen. « Nos valises sont prêtes ! Cela fait 2.000 ans que nous vivons en Galout (exil) et nous savons qu’environ tous les 100 ans, nous devons émigrer. Ce n’est pas nouveau. Nous avons donc nos valises et notre Torah pour nous débrouiller ». En dépit de ces propos catégoriques, les Belzer demeurent confiants en leur avenir à Anvers. « Nous ne voyons aujourd’hui aucune raison de quitter Anvers, d’autant plus que nous sommes en croissance constante : le nombre d’élèves dans nos écoles ne cesse d’augmenter », se réjouit le rabbin Cohen.

Bien que les Belzer demeurent viscéralement attachés à une conception fondamentaliste du judaïsme que ne partage pas la majorité des Juifs à travers le monde, il faut malgré tout observer de leur part une tentative originale de combiner leurs croyances et leur mode de vie avec une certaine implication dans le tissu socio-économique dans lequel ils vivent. « Contrairement aux autres communautés hassidiques d’Anvers, les Belzer incitent leurs membres à travailler et à s’insérer dans la vie économique », observe Alexander Zanzer, directeur de la Centrale d’Anvers, l’institution sociale juive de cette ville. « Je suis convaincu qu’ils sont un exemple à suivre pour toutes les communautés hassidiques d’Anvers désireuses de garantir leur existence. Les Belzer ont surtout des “success stories”, comme Abraham König qui montre aux ultra-orthodoxes qu’on peut être un bon Hassid fidèle à la tradition tout en étant un homme d’affaires en contact avec le monde extérieur ». •

L’avenir des yeshivot anversoises compromis
Depuis que Pascal Smet, le ministre flamand de l’Enseignement, a promulgué le décret du Parlement flamand instituant la participation obligatoire aux examens du Jury central des élèves des écoles privées non subventionnées âgés de 11 et 15 ans, les communautés hassidiques sont en plein désarroi. Si après deux tentatives, les enfants échouent à l’examen du Jury central, ils seront contraints de s’inscrire dans une école publique ou libre subventionnée.
Ce décret remet sérieusement en cause le réseau des yeshivot hassidiques fonctionnant toutes sur le mode des écoles privées non subventionnées. Des matières aussi fondamentales que la physique, la chimie, la biologie et l’histoire n’étant pas enseignées dans ces écoles talmudiques, la probabilité que ces garçons réussissent cet examen est très faible, voire inexistante.
Ayant été informées de la mise en œuvre de ce décret quelques jours avant la rentrée scolaire 2013, les familles hassidiques concernées se sentent piégées : si un changement aussi radical de leur système éducatif doit intervenir, il ne peut être réalisé de manière aussi soudaine. D’autant que les autorités flamandes leur ont présenté cette nouvelle mesure sans la moindre consultation préalable ! Tant les responsables des Hassidim de Belz que les autres cours hassidiques demandent au ministre de l’Enseignement l’instauration d’une période transitoire nécessaire à la mise en conformité. Affaire à suivre. •

« Qui a une télé n’est pas accepté à l’école »

Vivre dans la communauté Belz implique une stricte séparation entre les hommes et les femmes. A chacun ses besoins et ses activités. A chacun son enseignement. Visite de l’école « Bnoth Yerushalaïm » réservée aux filles, avec sa directrice D. Galitzky.

C’est dans le secrétariat de l’école « Bnoth Yerushalaïm », à deux pas de la gare d’Anvers, que nous avons rendez-vous avec D. Galitzky, la directrice, et sa fille E. Stark. Cette école de filles compte quelque 500 élèves (70% issues de la communauté Belz, mais aussi Skver, Wiznitz, Bobov…), de la maternelle à la rhéto, avec un diplôme de l’enseignement général reconnu par la Communauté flamande. Une quinzaine d’heures de matières hébraïques et juives non subventionnées et qui justifient un petit minerval s’ajoutent à celles du programme officiel, avec des cours le mercredi après-midi et le dimanche.

Dans les couloirs, alors que nous nous faufilons entre les élèves, nous croisons soudain une femme en pantalon. L’uniforme est pourtant strict : chemise avec col et longues manches, jupe bleu ou grise jusqu’aux genoux, gilet bleu et bas. Jupe et bas sont aussi de mise pour les enseignantes. « A l’exception de la prof de gym ! », sourit notre interlocutrice.

Née à Anvers, de parents polonais, D. Galitzky a été professeur, avant de devenir la directrice de cet établissement ouvert après la guerre. Sa fille E. Stark l’aide au quotidien. « Ma propre fille est ici enseignante », nous affirme cette dernière, « comme ma sœur, ma nièce… ». Les deux femmes considèrent normal de travailler, même si « c’est difficile, en plus des tâches ménagères et de l’éducation des enfants, et si on ne veut pas négliger la vie sociale », confient-elles. D. Galitzky a 12 enfants, sa fille en a 12 également. Dans la communauté Belz, les femmes s’occupent de l’entièreté du foyer, pendant que leurs maris étudient la Torah dans les yeshivot. « Elles sont d’ailleurs seules à se rendre aux réunions de parents », nous confie D. Galitzky. « Les hommes ne viennent que s’il y a quelque chose de grave. Ils peuvent aussi prendre un rendez-vous et venir nous voir chez nous, en privé, pour rester discrets par rapport à leurs filles ».

Cette vie séparée pour les hommes et les femmes ne semble en rien affecter les deux parties qui y ont trouvé leur propre mode de fonctionnement, rendant la communauté parfaitement autonome. Les jeunes filles se retrouvent à Shabbat dans un mouvement de jeunesse agréé, tandis que les femmes se voient dans de petits groupes d’activités mensuelles, conférences, films… A l’occasion de Hanoucca, 200 d’entre elles devraient se rassembler le 8 décembre prochain dans la grande salle de l’école. Les femmes se retrouvent aussi dans l’organisation de services rendus à la communauté. « Fiançailles, kiddouch, réceptions, service de repas casher dans les hôpitaux…, il existe un groupe pour chaque chose », souligne D. Galitzky, fière de cette solidarité. « Dans les fêtes comme les tragédies, personne ne doit être seul, nous sommes toujours là l’une pour l’autre ».

La lente croissance de la communauté

En dépit d’une télévision totalement absente des foyers (« Qui a une télé n’est pas accepté à l’école ») et d’un réseau internet soigneusement filtré (« Internet est responsable de tels dégâts dans la population»), « nos élèves n’en obtiennent pas moins d’excellents résultats lorsqu’elles pour-s--uivent des études, le plus souvent comme enseignantes, logopèdes… Les autres trouvent un travail dans un bureau, un magasin, elles aident leurs parents, ouvrent une crèche, ou partent suivre un séminaire, généralement à Manchester ». D’autres encore se marient et partent vivre en Israël. «Dans la classe de ma fille qui a 26 ans maintenant et vit là-bas, 75% sont parties», relève E. Stark. Elle-même y a vécu dix ans avant de revenir, les conditions financières s’avérant trop difficiles. Cet exode explique toutefois la lenteur de la croissance de la communauté Belz d’Anvers.

Quand on leur fait remarquer que la culture générale des femmes est plus large que celles des hommes en raison de leur diplôme d’enseignement général, leur réponse ne se fait pas attendre : « Mais les hommes étudient la Guemara, la logique. Ils ont moins de connaissances, mais plus d’aptitudes, et beaucoup plus de talent que nous. Pour cette raison, imposer aux yeshivot le diplôme d’enseignement officiel n’a pas de sens. Demande-t-on aux Hindous d’étudier la culture européenne ? Bien sûr que non ! Ils ont leur civilisation. Nous aussi ».


 
 

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