Cinéma

"Le procès du siècle" de Mick Jackson

Mardi 4 avril 2017 par Florence Lopes Cardozo
Publié dans Regards n°859

Inspiré du procès pour diffamation intenté par Irving à l’encontre de Deborah Lipstadt en raison de ses propos le concernant dans le livre Denying The Holocaust, le film Denial (Le Procès du siècle), dynamique, riche et documenté, interroge sur le devenir de l’Histoire, sur nos sociétés et leurs institutions. Rachel Weisz, Timothy Spall et Tom Wilkinson sont irréprochables dans leurs rôles.

 

Le 5 septembre 1996, l’universitaire extrémiste anglais David Irving assigne en justice Deborah Lipstadt, professeur d’histoire et d’études juives modernes à la Emory University (Atlanta) et auteure de Denying The Holocaust : The Growing Assault on Truth and Memory. Dans sa requête, il affirme que plusieurs passages du livre l’accusent de faire l’apologie du nazisme, d’être un admirateur d’Hitler, de dévoyer les faits et de manipuler les preuves pour étayer sa thèse selon laquelle l’Holocauste n’a jamais existé. Cet ouvrage, précise-t-il, met sérieusement en cause ses motivations et compétences, et cherche à anéantir sa réputation d’historien.

Farce ? Non, sinistre défi. Comment y faire face ? Si le règlement à l’amiable évite de faire la publicité du plaignant, il reconnaît son « dommage ». Quant au procès, s’il met la lumière sur la vérité historique objective, il offre au révisionniste une tribune inespérée.

Défenderesse farouche de la mémoire de l’Holocauste, l’accusée choisit la Justice. Assignée avec son éditeur, Penguin Books, à Londres, Deborah Lipstadt se frotte au droit anglais et découvre, abasourdie, qu’en matière de diffamation, la charge de la preuve incombe à l’accusé ! Il lui incombe donc de prouver que les chambres à gaz et l’extermination des Juifs à Auschwitz ont existé ! Entourés d’experts, ses brillants avocats s’engagent dans une longue et minutieuse préparation des preuves historiques et scientifiques des faits.

Procès kafkaïen

Fortement médiatisé, le procès débute le 11 janvier 2000. Il durera 32 jours. Dans leur ligne de défense, dépourvue du moindre affect, les avocats Julius et Rampton décident de ne faire intervenir ni Deborah Lipstadt ni des survivants d’Auschwitz, privant non seulement la spécialiste de la parole, mais surtout des témoins d’une voix qu’ils espéraient faire entendre au monde. Face à eux, David Irving choisit d’assurer sa propre défense. Manipulateur, il semble donner le change en soutenant ses théories nébuleuses, amenant le juge à poser des questions douteuses. A la barre, Rampton confronte Irving à ses contradictions, ses propos racistes, ses détournements nauséabonds de l’Histoire et ses interventions dans les milieux d’extrême droite. Un étrange bras de fer semble engagé entre la Justice et l’Histoire. La reconnaissance de faits avérés pourrait-elle ne tenir qu’à l’adresse d’une plaidoirie et au jugement d’un unique magistrat ? Le suspense demeure jusqu’au 11 avril 2000, où le verdict est rendu en faveur des accusés. Irving fait appel, sa demande est rejetée. Ruiné de son propre fait, il est déclaré en faillite en 2002. Le Daily Telegraph (Londres) écrira que l’affaire David Irving contre Penguin Books et Deborah Lipstadt « était au 21e siècle ce que les procès de Nuremberg ou le procès Eichmann représentaient pour les générations antérieures ».

Avec le recul, l’historienne estime que l’objectif du procès n’était pas d’anéantir David Irving, mais de révéler au grand jour un mensonge mortifère que lui et d’autres négationnistes propagent. « La portée du procès dépasse largement l’affaire judiciaire elle-même », reprend-elle. « A une époque de relativisme permanent, les jeunes finissent par se dire ‘ça doit être vrai, puisque je l’ai vu sur Internet’. Mais tout ne peut pas être vrai. Il n’y a pas toujours deux points de vue sur chaque grande question. Mes étudiants pensent souvent que chacun a droit à sa propre opinion, mais les faits sont les faits. Les historiens peuvent débattre des circonstances de l’Holocauste, mais il n’en reste pas moins que l’Holocauste a eu lieu ».

A la Emory University, Deborah Lipstadt anime le site Internet Holocaust Denial on Trial (www.hdot.org) qui archive le déroulement du procès, mais propose également des réponses aux allégations les plus fréquentes des négationnistes. Plusieurs parties du site sont traduites en arabe, farsi, russe et turc. Il est régulièrement consulté en Iran. « On vit à une époque de folie et de mensonge, une époque d’excès, de violences et de déformations en tous genres de la vérité », s’inquiète le réalisateur de Denial, Mick Jackson…

« Denial » (Le procès du siècle)
Un film de Mick Jackson
D’après l’ouvrage de Deborah E. Lipstadt.
Durée  1h50  Sortie 26 avril 2017

 
 

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