Sortie DVD

"Pourquoi nous détestent-ils? Nous les juifs, les arabes, les noirs"

Mardi 2 avril 2019 par Florence Lopes Cardozo
Publié dans Regards n°1041

C’est sur une partition initiée par Alexandre Amiel que le journaliste-producteur lui-même, le réalisateur Jean-Baptiste Lucien et la comédienne Amelle Chahbi sont chacun partis à l’assaut de clichés qui leur collent, malgré eux, à la peau. Les trois documentaires (les juifs, les noirs et les arabes) ont été adaptés en un seul film de deux heures. 

 

Interpellés par des réflexions affolantes de leurs enfants, telles « A part toi, papa, j’aime pas les noirs » ou « Pourquoi est-ce qu’ils nous détestent ? Merah, Coulibaly : ils veulent tous nous tuer ! (…), viens, on va vivre à Londres ! », Jean-Baptiste Lucien, Amelle Chahbi et Alexandre Amiel interrogent notre société à la lumière de leur histoire sur trois générations, de leurs observations, de rencontres diverses avec leur famille, leurs amis, des scientifiques, politiques et des racistes, xénophobes, antisémites actifs…

Jean-Baptiste, Amelle, Alexandre

Arrivé de Martinique en France à l’âge de 3 ans, Jean-Baptiste raconte qu’il est devenu noir le jour où on l’a traité de « Bamboula » à l’école. Une plaie s’est à tout jamais ouverte, sa différence, il devra vivre avec. Depuis, il essuie des sous-entendus dans sa copropriété, affronte le racisme dans son métier, se désole des méprises régulières qui font de lui un coursier ou un vigile. Suite à sa rencontre surréaliste avec le président de Radio Courtoisie, lequel parle volontiers de « race congoïde », d’« ensauvagement », de « musique nègre », Jean-Baptiste s’est tourné vers un anthropobiologiste qui rappelle l’absence de races chez les humains du fait des brassages génétiques. Nous sommes tous originaires d’Afrique de l’Est et la peau blanche l’est devenue pour synthétiser la vitamine D. Jean-Baptiste saute de joie : « Mais alors… Les blancs sont des noirs !!! ». Oui. 

Amelle, elle, est née et a grandi à Paris. Si elle n’a jamais été directement exposée au racisme, elle se souvient néanmoins d’une scène où une pharmacienne avait tutoyé son père, alors qu’elle s’était adressée tout autrement à la cliente précédente. Pour le documentaire, elle échange avec un « laïcart » magrébin, aborde la mort de Lahouari, tué à 17 ans à Marseille lors d’un simple contrôle d’identité ou constate que l’ascenseur social est encore trop souvent bloqué pour les enfants arabes. L’humoriste compte aussi les méprises : tantôt assimilée à une pimpante Rachida Dati, tantôt sévèrement dévisagée sous la pluie lorsqu’elle protège son brushing… d’un foulard. On la voit amorcer un dialogue avec un manifestant d’extrême droite lors d’une commémoration de Jeanne d’Arc. Tiens, la haine prend des airs de convivialité...

Alexandre se considérait français, juif, laïque, ce n’est pas dans cet ordre que lui revient son image. Son frère rapporte le meurtre de son associé en 2003, abattu à 23 ans, dans sa cité, de dizaines de coups de couteau par un voisin qui est remonté en hurlant : « J’ai tué un Juif, j’irai au paradis, c’est Allah qui le voulait ! ». L’enquête a conclu à un cas de schizophrénie, le crime antisémite n’a pas été évoqué. « La folie est-elle incompatible avec l’antisémitisme ? », pose Alexandre. Non, pense-t-on avec une pensée pour Sarah Halimi et Mireille Knoll. Non-reconnaissance, indifférence, Alexandre se demande si seules des décharges de l’ordre du Bataclan ou de Nice permettent à la collectivité de réaliser ce que vivent les Juifs depuis des années. Le grand reporter nous mène à Jean-Pierre Obin, remarquable inspecteur général de l’Education nationale, mais impuissant ; puis, à sa famille, à Paris, à Rabat ; à son ami Kader, mais encore au directeur du journal Rivarol qui passe ses journées à tweeter des insanités antisémites. Les ventes de son canard -qui continue à lister des Juifs- se portent de mieux en mieux. L’échange entre les deux hommes est un moment d’anthologie. On pense au « style » Claude Lanzmann…

À voir, à offrir, à partager !

Souple et structuré, riche et esthétique, ce film, original par le ton décontracté et les voix qui le portent, dénonce les failles de nos sociétés avec élégance. On retiendra les face-à-face, d’égal à égal, courtois même, des investigateurs avec des extrémistes qui prônent, sans vergogne, leurs théories abjectes. On notera aussi l’idée lumineuse d’associer trois « communautés » -certes, chacune avec leur histoire- discriminées. Le générique de fin laisse apparaître Amelle, Alexandre et Jean-Baptiste, au milieu d’une manifestation, tenant indifféremment les panneaux « Je suis noir », « Je suis juif », « Je suis arabe », puis les intervertissant joyeusement. Voilà ce qu’on rêve de voir dans les rassemblements ! Tant que la majorité n’agira pas pour les minorités, tant que les minorités ne se soutiendront pas entre elles, le combat pour l’intégrité et le respect de tous et de chacun ne sera pas gagné. Tous pour un, un pour tous !

« Pourquoi nous détestent-ils, nous les juifs, les noirs, les arabes » (saison 1)
« Pourquoi nous détestent-ils, nous les femmes, les homosexuels, les pauvres » (saison 2)
En vente dans le commerce ou en location sur https://www.universcine.com/films/pourquoi-nous-detestent-ils
Diffusés à la télévision, en France, en Belgique, visionnés dans les écoles, projetés dans les festivals internationaux, les documentaires sont disponibles en trois unités ou fusionnés, pour la saison 1, en un film de 2 heures.

 
 

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