Culture/Livres

Philippe Dana "Je suis un partisan du témoignage brut"

Mercredi 1 Février 2017 par Laurent-David Samama
Publié dans Regards n°855

Figure historique des années Canal +, le journaliste Philippe Dana a recueilli le témoignage de Ginette Kolinka, l’une des dernières survivantes des camps d’extermination nazis. Un livre émouvant qui renouvelle l’exercice du travail de mémoire. Interview.

 

Comment vous vient l’idée de ce récit ?

Ca part de loin. Il y a trois ans, j’ai organisé une fête au Bus Palladium (une salle de concert parisienne, ndlr). Fête au cours de laquelle les membres de Téléphone ont joué. Le lendemain, j’ai reçu plein d’appels d’éditeurs me demandant de faire un livre sur le groupe de rock. J’étais déjà en contact avec l’éditeur Philippe Robinet et lui ai fait part de ma volonté de traiter un autre sujet, la vie de Ginette Kolinka, qui est la mère du batteur du groupe. Au départ, je voulais faire un récit familial, raconter les trajectoires de Ginette, de son fils Richard et de son petit-fils Roman qui se trouve être également le fils de Marie Trintignant. Mais puisqu’il s’agit d’une famille qui se livre peu, j’ai recentré le sujet sur Ginette.

Quel rapport Ginette Kolinka entretient-elle avec le fait de livrer son témoignage ?

Ginette Kolinka dit souvent cette phrase : « Je n’aime pas déranger ». C’est son grand truc. Elle est à la fois discrète et un peu timide. Elle a donné son premier témoignage lorsque la Fondation Spielberg est venue en Europe dans les années 1990. C’était la première fois qu’elle exprimait une parole. Entre 1944 et les années 1990, elle ne s’exprimait pas sur la déportation. Je n’ai pas d’analyse particulière à livrer sur cela… Ce que j’en ressens, c’est qu’historiquement la France gaulliste avait fait du story telling autour de la Résistance. Les résistants étaient des héros. Les déportés un peu moins… D’ailleurs, lorsqu’on regarde les livres d’histoire des années 1960 -ceux que j’ai eus entre les mains lorsque j’étais écolier-, le chapitre sur la Seconde Guerre mondiale évoquait l’épopée du Général parti à Londres lancer l’appel du 18 juin. La France était outre-Manche. Il y avait bien le régime de Vichy. Mais on préférait insister sur le rôle des résistants.

La tendance est de faire des œuvres d’invention cinématographiques, théâtrales, littéraires à partir de la Shoah. Vous n’avez pas pris ce chemin-là en restant sur le témoignage strict…

D’abord parce que je ne pense pas savoir le faire. Ensuite, parce que je suis un partisan du témoignage brut. C’est comme ça que j’ai toujours fait mon métier. Je veux avoir toutes les informations. A aucun moment, il n’y a de digressions imaginaires. J’ai cherché à en savoir le maximum. Il aurait été intéressant d’avoir des témoignages des proches de Ginette Kolinka, malheureusement ils ont souvent disparu. Elle a 91 ans, il n’y a plus de témoins à même d’expliquer comment était cette jeune femme au sortir des camps. De mon côté, je voulais qu’elle raconte son histoire dans le détail. Ce travail a duré longtemps, il s’est déroulé sur plusieurs périodes. En dépit du sujet, l’atmosphère était souvent agréable, il y avait toujours un petit verre de vodka sur la table. Ginette est très marrante, extrêmement sympathique. Elle met tout le monde dans sa poche !

Justement, comment arrive-t-on à libérer la parole sur un sujet aussi lourd ?

Ce qui nous a rapprochés, c’est d’abord l’amitié avec Richard, le fils de Ginette. Ensuite, c’est véritablement l’écoute qui l’a mise en confiance. Elle s’étonnait beaucoup du nombre de visites faites chez elle. Elle se demandait quelles infos je pourrais « gratter ». C’est en questionnant plusieurs fois, en recoupant, que je suis arrivé à reconstituer son parcours. Il y a par exemple une femme qui se prénomme Anne-Lise, que je cite dans le livre. Ginette était avec elle à Bergen-Belsen, mais elle ne savait pas la nommer. Elle parlait d’une femme qui « nous faisait raconter nos rêves », ne savait plus vraiment… Puis, elle s’est souvenue que cette femme était psychanalyste. En cherchant de mon côté, j’ai retrouvé son nom : Anne-Lise Stern, qui travaillait avec Lacan.

En bref

Ginette Kolinka a 19 ans quand elle est déportée avec son père, son frère et son neveu à Auschwitz II-Birkenau. Devenue matricule 78599, elle y restera plus d’un an et sera l’unique membre de sa famille qui reviendra de l’enfer des camps. A son retour, comme nombre de déportés, elle se mure dans le silence. La France veut entendre le récit de la Résistance, pas celui de sa propre Collaboration. Même à son fils Richard Kolinka, batteur du groupe Téléphone, elle ne dira pas ce qu’elle a enduré. Depuis les années 1990, sa parole se libère enfin. Agée de 91 ans, Ginette Kolinka fait aujourd’hui le tour des écoles de France pour raconter son histoire. Et témoigner, inlassablement, pour que le pire ne se reproduise plus…

Philippe Dana, Ginette Kolinka, Une famille française dans l’Histoire, éd. Kero, 224p.

 
 

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