Strabismes

Pessah pour les nuls

Mardi 4 avril 2017 par Noémi Garfinkel
Publié dans Regards n°859

Le récit de la sortie d’Egypte fait partie des piliers du judaïsme, et c’est dans la joie et l’allégresse que de nombreuses familles s’apprêtent à célébrer ce moment clé de notre histoire.

 

Mais comme il n’est jamais bon de trop se réjouir (ashké un jour, ashké toujours), rappelons-nous que sans l’Exode, nous aurions été épargnés de bien des désagréments, et peut-être évité ces petites aspérités de l’existence auxquelles la Diaspora nous expose chaque jour : ici des menaces, là des alertes à la bombe, des agressions verbales par-ci, des passages à tabac par-là, qui des séquestrations, qui des demandes de rançon, voire des meurtres haineux, et ce, qu’on vive en Belgique, en France, en Suède, en Allemagne, en Turquie, en Israël, aux Etats-Unis ou partout ailleurs dans le monde (sauf en Corse et au Portugal, notez-le pour vos prochaines vacances).

Qu’on y vive ou qu’on y meure, d’ailleurs peu importe, le souci d’équité qui anime l’antisémiterie internationale pousse ses agresseurs à la violence jusque contre nos morts dont ils profanent les cimetières. Ah qu’on a bien fait de sortir d’Egypte ! Alors oui, c’est censé être une semaine de liesse, mais si vous y regardez de plus près, vous verrez que cette félicité n’est qu’un mécanisme de défense, choisi pour masquer le fait que Pessah est pourri, on oublie trop souvent de le dire.

D’abord, on est parti sans pain. Je ne comprends pas, ça fait 5.000 ans qu’on festoie autour de banquets interminables sur le mode « ils ont essayé de nous tuer, ils ont raté, à table ! », on a fondé notre identité là-dessus, et après plus de 200 ans de captivité, chacun est tout à sa joie à l’idée de partir, mais personne ne pense à prévoir quelques sandwiches pour la route ? La honte...

Deuxième raison de déprimer, directement liée à la première : on mange du pain azyme, ou, comme je l’ai longtemps cru dans ma jeunesse, des cartes de vœux écrites en braille. Ainsi, sauterelles et furoncles figurent dans la liste officielle des plaies, mais les matzot en sont exclues ? Pendant Pessah, dans les parcs, les vieilles dames juives en donnent des brisures aux pigeons. Alors qu’il suffit de voir les oiseaux les dédaigner (et faire la preuve de leur bonne santé mentale), nous choisissons délibérément de nous gaver de ce polystyrène aplati pendant une semaine !

Troisième raison de préférer la mélancolie cyclothymique à l’exultation hassidique : l’un de nous a eu l’idée sadique d’utiliser du raifort pour évoquer l’amertume de la condition du peuple juif, esclave en Egypte. « Condition du peuple juif esclave en Egypte ». On se doute bien que les gars ne vivaient pas la vida loca ambiance Club Med de Cancún avec orchestre mariachi et open-bar du matin au soir, pas besoin d’ajouter du raifort ! Déjà que la dignité en prend un coup parce qu’il faut mettre un masque de plongée pour le cuisiner sans perdre la vue, il faudrait en plus en manger ? Le raifort ne sert à rien, à part d’appât pour aller à la pêche au gefilte fish. En fait, on devrait s’en tenir à Pâques. Pâques, c’est Pessah plus plein de trucs rigolos : œufs en chocolat, déco psychédélique à base de lapins ou de poules, et Nouveau Testament.


 
 

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