Hommage

D'Ormesson et Singer, l'aristo et le luftmensch

Vendredi 8 décembre 2017 par Nicolas Zomersztajn

Jean d’Ormesson est décédé ce mardi à l’âge de 92 ans. Incarnant la culture française dans ce qu’elle avait de plus surannée et de plus stylée, cet écrivain et académicien nourrissait une grande admiration pour Isaac Bashevis Singer, l’écrivain juif d’expression yiddish.

 

Homme d’une rare élégance (il portait tellement bien la cravate en tricot de soie, celle que certains assimilent à tort à une chaussette), Jean d’Ormesson avait toujours privilégié le style comme la plupart des écrivains de droite. Mais d’Ormesson était capable d’admirer des écrivains qui n’étaient pas de son bord, notamment en portant aux nues Aragon dans les colonnes du très conservateur Figaro qu’il a d’ailleurs dirigé entre 1974 et 1977.

Si le comte Jean d’Ormesson célébrait Aragon, poète communiste, il s’est également passionné pour un grand écrivain juif. Et pas uniquement juif par sa naissance mais par sa langue et son œuvre dans une langue juive, le yiddish. Ainsi, en février 1998, Arte avait consacré une soirée Thema au grand écrivain yiddish Isaac Bashevis Singer, prix Nobel de littérature et chantre du yiddishland, ce monde disparu en cendres avec la Shoah. Cette soirée d'Arte était introduite par Jean d'Ormesson depuis la bibliothèque Medem à Paris. On a peine à croire que cet académicien français, aristocrate, homme de droite et fils de grands diplomates, évoque sa passion pour un écrivain juif d’expression yiddish dans un centre culturel juif bundiste (socialiste juif). Cela paraît tellement improbable, encore aujourd’hui.

L’aristo français catholique évoquait avec jubilation le créateur du petit monde de la très juive rue Krochmalna. D’Ormesson voyait dans l’œuvre de Singer tous les éléments qui ont fait de lui un grand écrivain du 20e siècle : son talent pour planter le décor (celui du judaïsme d’Europe orientale, tant en Pologne que dans son appendice newyorkais) et pour présenter ses personnages : « ces hommes et ces femmes à l'existence banale, presque médiocre parfois, mais soudain illuminée du dedans par toutes les magies de l'esprit », comme le soulignait d’Ormesson.

Mais ce que d’Ormesson avait surtout retenu de Bashevis Singer, c’était la dimension universaliste que cet écrivain juif d’expression yiddish donnait à ses romans. « Il y a chez Singer un merveilleux torrent d'humanité, jamais dépourvu de l'humour imperceptible qui baigne toute spiritualité et toute sensualité ».

A l’instar de Singer, d’Ormesson a aussi réussi à atteindre l’universel en nous faisant sentir « l’odeur du passé, de bois et de renfermé » de cette aristocratie française en déclin. Mais ce gentilhomme a surtout incarné avec charme et malice un esprit et un art de vie français que tous les débats sur l’identité nationale négligent souvent.

 


 
 

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