Livres

Olivier Guez, sur les traces de Mengele

Mardi 5 septembre 2017 par Propos recueillis par Laurent-David Samama
Publié dans Regards n°867 (1007)

Après les hilarantes Révolutions de Jacques Koskas, Olivier Guez poursuit son travail de plume et publie, chez Grasset, La Disparition de Josef Mengele. Dans ce roman-vrai annoncé comme l’un des livres stars de la rentrée littéraire, l’auteur raconte la cavale de l’ancien médecin tortionnaire d’Auschwitz. Troublant et haletant.

Pourquoi avoir choisi de raconter la cavale de Mengele ? 

Il y a plusieurs niveaux de réponse à cette question. Le plus évident : en préparant le scénario de mon film sur Fritz Bauer (portant sur
la traque d’Eichmann, ndlr), j’ai beaucoup lu sur l’Argentine des années 1950 et donc la traque de Mengele. Ensuite, par un concours de circonstances, il se trouve que j’ai plusieurs fois croisé la route de Saskia Sassen, fille d’un ancien nazi caché à Buenos Aires. Elle me racontait ses souvenirs d’enfance, lorsque Mengele venait les visiter… Tout le monde savait qu’il y avait des nazis en Amérique du Sud, mais personne ne s’y intéressait vraiment. En 2013, j’ai rencontré un photographe paraguayen qui avait travaillé sur le fantôme de Mengele. Je me suis enfin aperçu que sa vie était romanesque, son parcours purement incroyable. Il n’y avait plus rien à inventer pour écrire un livre.

Sous diverses formes (l’essai, le roman, le cinéma), vous ne cessez de revenir à la Seconde Guerre mondiale, explorant ses multiples conséquences sur notre temps : 70 ans après son dénouement, tout n’aurait pas encore été dit sur le sujet ?

Cette histoire structure nos existences. Quand un continent entier se livre une guerre civile si longue, si profonde et si meurtrière, comment peut-il se remettre d’une telle boucherie ? Je suis un Européen et je vis là-dedans. Je ne cesse de m’interroger et d’observer ces choses-là. De fait, on continue à écrire aujourd’hui cette histoire de l’après. Ecrire sur Mengele, qui est un des pires symboles de ce que l’Europe peut produire, revient à s’interroger sur le destin qui lui a été réservé alors qu’il n’a jamais été arrêté…

Concrètement, comment s’est déroulé le processus de recherche ?

J’ai commencé par des lectures sur les grands criminels, il n’était pas question de prendre directement Mengele en pleine face. Je fonctionne en utilisant les cercles concentriques. Je lis donc Michel Tournier sur Barbe Bleu, des écrits sur Sade et le Sadisme, Les mons de Dostoïevski. Bref, je tourne autour de mon sujet. J’avais déjà beaucoup creusé le sujet de l’Allemagne des années 1950. Une fois que tout cela avait été considéré, je suis allé à Gunzburg pour voir la maison d’enfance de Mengele qui existe toujours. C’est assez fascinant… Je suis tombé sur une piscine offerte par son père et son frère, une plaque y était apposée en leur honneur, prouvant leur influence profonde sur l’endroit. Je suis également allé en Patagonie, à Buenos Aires et au Brésil chercher la ferme où Mengele vivait à l’écart du monde. Il s’agit d’un travail de trois ans.

Votre livre donne également l’occasion de se pencher sur le contexte politique sud-américain de l’époque. Sur l’Argentin Juan Peron, vous écrivez : « Il gouverna l’Histoire avec les détritus de l’Histoire »…

Le couple Peron a cru inventer une certaine modernité. Lorsqu’ils s’emparent du pouvoir, Juan et Evita ont la rage, ce sont des petits provinciaux argentins, ils n’ont que faire de la géopolitique. Ils vont donc se servir de ce qu’ils ont sous la main, nazis compris... Se crée alors cet amalgame fascinant à l’autre bout du monde. On en conserve des images en noir et blanc et le mythe tenace de « 1945 année 0 ». Autrement dit, on relègue ça loin. Mais tout se déroulait en couleurs, avec des dirigeants dans la force de l’âge. Ce n’est pas si loin de nous. Soixante ans après, le péronisme reste d’ailleurs la base de la politique argentine.

En bref
1949 : Josef Mengele arrive en Argentine. Caché derrière divers pseudonymes, l’ancien médecin tortionnaire à Auschwitz croit pouvoir s’inventer une nouvelle vie à Buenos Aires. Il faut dire que le contexte est favorable. L’Argentine de Peron est bienveillante, le monde entier veut oublier les crimes nazis. Dans ce nouveau monde qui ressemble furieusement à l’Europe, Mengele croise des dizaines d’anciens collègues, des bourreaux… Lorsque la traque reprend, le médecin SS déchu doit s’enfuir au Paraguay, puis au Brésil. Son errance de planque en planque, déguisé et rongé par l’angoisse, ne connaîtra plus de répit. Trente années durant, comment l’odieux médecin SS a-t-il pu passer entre les mailles du filet ? La Disparition de Josef Mengele plonge au cœur des ténèbres et nous donne non pas une, mais plusieurs réponses. Solidarités nazies, agents du Mossad proches de l’enlèvement, femmes cupides et dictateurs d’opérette évoluent dans un monde corrompu par le fanatisme, la realpolitik, l’argent et l’ambition... Voici l’odyssée dantesque de Josef Mengele en Amérique du Sud. Le roman-vrai de sa cavale après-guerre.

Olivier Guez, La Disparition de Josef Mengele, éditions Grasset, 240p.


 
 

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