Livres

Marie Robert "Spinoza est punk. Comme Abraham"

Mardi 3 avril 2018 par Laurent-David Samama
Publié dans Regards n°880 (1020)

Professeure de philosophie et directrice pédagogique adjointe des écoles Athéna Montessori, Marie Robert publie Kant tu ne sais plus quoi faire il reste la philo aux éditions Flammarion. Un livre drôle et profond, écrit sous forme de douze récits modernes pour face aux « surprises de la vie ». Interview et critique.

 

Nerveuse, violente et souvent incohérente, l'époque semble peu propice au développement de « l'amour de la sagesse ». L'écriture d'un chapitre sur la philosophie d'Epicure vous donne d'ailleurs l'occasion de raconter l'omniprésence angoissante de l'actualité (via la breaking news) dans nos vies. Votre livre ne serait-il pas un manuel pour garder la tête froide ?

Un manuel je ne sais pas, je n’aurais pas cette prétention ! Mais l’idée est bien de garder la tête froide. Mon ambition est précisément d’offrir un autre regard sur les crises dont l’actualité nous assaille, et celles que nous traversons tous au cours de nos vies. Plus qu’une réponse, un guide pratique ou une solution clé en main, les philosophes nous aident à prendre du recul, à suivre une hypothèse différente, à considérer la situation sous un nouveau jour. Au bout du compte, ce mouvement de réflexion nous apaise et évite l’hystérie, la surenchère d’émotions et de commentaires ! Boire un café avec Spinoza, c’est prendre ce temps pour penser au lieu de réagir.

Le grand mérite de votre livre transparaît dès la lecture de son titre : vous utilisez l'humour pour désamorcer les grands dilemmes existentiels et autres petits tracas du quotidien. Ne s'agit-il pas là d'une posture très juive ?

J’espère bien ! En tout cas, c’est le plus précieux des compliments. Cette citation de Nietzsche m’a habitée durant toute l’écriture : « L’homme souffre si profondément qu’il a inventé le rire ». C’est peut-être ici que réside la vision de la philosophie que j’avais envie de transmettre. Et cette vision est juive bien entendu ! L’humour dit-on, c’est la vérité ivre. Or, l’humour juif met à mal la logique aristotélicienne, selon laquelle un énoncé serait forcément vrai ou faux, véridique ou mensonger. L’humour juif propose une troisième voie, il menace les fondements de notre univers symbolique, il nous fait réfléchir. C’est pour cette raison qu’il est philosophique. Rire, c’est encore une fois prendre du recul et contempler le monde d’une manière inédite, audacieuse, décalée !

Le livre commence par un chapitre sur Spinoza. Un choix éditorial fort pour une philosophie souvent perçue comme complexe. Que peut-on dire de ce Juif excommunié par sa propre communauté ?

Qu’il est fascinant ! Spinoza est sans doute l’un des philosophes les plus intrigants qui soient, en vertu de son histoire bien entendu, mais aussi parce que sa lecture est très souvent marquante. Et il a beau avoir été excommunié, il y a quelque chose de très juif dans son sens de l’irrévérence. Dans quelle autre pensée aurait-on pu allier structure mathématique, éthique de la joie et nature divinisée ? Spinoza est punk. Comme Abraham. Il refuse les convenances.

Vous abordez ensuite Levinas, d'une façon originale et décalée. Sous votre plume, son concept de l'Autre avec un grand A devient non l'étranger, mais l'adolescent…

Quiconque a déjà trouvé un ado vautré sur son canapé peut comprendre mon propos ! L’étranger est celui qui nous confronte à notre insoluble différence. Celui que nous ne comprenons pas, qui ne nous ressemble pas, et qui pourtant, nous apprend quelque chose sur nous ! Si ça n’est pas une définition de la parentalité !

En bref

Où se niche donc la philosophie en 2018 ? A la télévision avec Luc Ferry et Michel Onfray, à la radio avec Raphael Enthoven et Adèle Van Reeth, dans les pages des prestigieux hebdos, avec Bernard-Henri Lévy ? Et si c'était dans la vraie vie ? Voilà le pari de Marie Robert : dépoussiérer la réflexion sur les grands auteurs, « sortir la philosophie des bibliothèques pour la replacer au cœur de nos soirées, de nos rencontres, de notre travail, et surtout, de notre quotidien » ! Pour ce faire, l'auteure met en place un dispositif efficace et accessible : douze situations de la vie réelle, du dimanche fastidieux passé chez Ikea à la première rencontre avec ses beaux-parents, de la mort de son animal de compagnie aux dilemmes éducatifs. Douze récits, douze concepts, douze philosophies pour nous aider à faire face aux surprises de la vie. De quoi faire surgir, inopinément et sans douleur, Kant, Bergson, Pascal, Aristote, Levinas et Platon de leur tanière. On appréciera l'approche moderne de Robert, son recours si juif à l'humour permettant de passer outre les difficultés didactiques. Kant tu ne sais plus quoi faire il reste la philo est chaudement recommandé aux lecteurs qui souhaitent « refaire de la discipline ce qu'elle sait être depuis des millénaires, c'est-à-dire non pas une théorie abstraite, prétentieuse et ardue, mais une sagesse qui nous fait du bien ».

 
 

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