Opéra

La Juive d'Halévy

Mercredi 15 avril 2015 par Joël Kotek

Opéra en cinq actes de Jacques-Fromental Halévy, d'après un livret original d'Eugène Scribe (celui-là même qui écrivit notre célèbre Muette de Portici), la Juive créée, en 1835, est l'une des œuvres les plus représentatives du « grand opéra à la française ». Dernière production de l’Opéra Vlaanderen, du 14 avril au 6 mai.

 

Sur le plan musical, La Juive est surtout connue pour l'air « Rachel, quand du Seigneur ». L’œuvre, aujourd’hui largement oubliée, fut l’un des plus grands succès du répertoire français. Elle fut présentée près de 600 fois à Paris pour disparaître progressivement du répertoire international jusqu’à sa redécouverte en 2007 par l'Opéra de Paris.

A notre grande joie, elle est aujourd’hui à l’affiche de l’Opéra des Flandres, sis entre Gand et Anvers, de par la grâce de son intendant général, Aviel Cahn. Considérant que l’Opéra est trop «replié sur lui-même», le sémillant Suisse a su dynamiser l’opéra flamand en faisant littéralement exploser tous les codes et ce, faut-il le préciser à la grande joie du public qui ne cessent d’augmenter d’année en année. Les mises en scène qu’il promeut sont novatrices, sinon provocatrices, en tout cas, toujours sur le fil de l’actualité.

D’où précisément le choix de cette Juive, un opéra mi- voltairien, car résolument anticlérical, mais aussi mi-juif pour oser héroïser, enfin, des protagonistes juifs. Le seul fait que le père de la Juive, l’orfèvre Eléazar, soit doté d’une voix de ténor, et non de basse, témoigne de l’ardente volonté de ses auteurs d’humaniser leur anti-héros, posé en victime de l’antisémitisme. Assurément, l’œuvre n’a pas été choisie par hasard par Aviel Cahn qui accompagne la représentation de sa Juive d’un colloque scientifique sur le Judaïsme et l’Opéra (Gand/Anvers 15 et 16 avril). La question religieuse et le heurt des fanatismes, chrétien comme juif, constituent bien le principe essentiel de la dramaturgie. Le thème du fanatisme religieux y est central. La haine des chrétiens à l’égard des Juifs structure La Juive,

La trame

L’action de La Juive se déroule en 1404 à Constance. Une fête est donnée en l’honneur de l’Empereur Sigismond initiateur du Concile qui condamna notamment Jan Hus au bûcher. L’heure est à la célébration du prince Léopold, le vainqueur des hérétiques, et à la réaffirmation de l’unité chrétienne autour de l’Eglise catholique romaine.

Tandis que résonne le Te Deum puis que chante le chœur unanime, retentit le bruit d’une enclume depuis la porte ouverte d’une boutique voisine: un Juif ose travailler un jour de fête chrétienne. Face à la populace indignée et haineuse, l’orfèvre Eléazar affirme ne rien devoir aux lois des Chrétiens, lui dont les fils ont été autrefois condamnés au bûcher. En effet, le juif Éléazar, tandis qu’il vivait à Rome, avait vu ses fils condamnés à mort par le Comte Jean Allarmet de Brogny (Brogni dans la pièce). Banni pour sa part de Rome, on apprend qu’Eléazar en route vers Constance avait recueilli un bébé laissé pour mort par des brigands. Cet enfant qu’il adopta et nomma Rachel n’était autre que le seul survivant de la famille de Brogni. C’est fou de douleur que ce dernier, absent lors du massacre, choisit d’entrer dans les ordres où il occupera les hautes fonctions, jusqu’à présider le Concile de Constance. C’est à ce titre qu’il en vint gracier Éléazar et de Rachel, qui n’est autre que sa fille !

La pièce ensuite se complique. Elle nous révèle que le prince Léopold se fait passer pour le Juif Samuel afin de séduire Rachel et d’obtenir d’elle un rendez-vous. À l’acte II, le faste de la fête chrétienne est remplacé par l’intimité et la clandestinité de la Pâque juive célébrée par Éléazar et les siens. Léopold/Samuel s’est glissé dans la famille dont il feint de partager la foi. Mais lorsqu’il jette sous la table sa matza, Rachel saisit son geste et se sent troublée. Recevant Samuel dans sa chambre, l’héroïne apprend de son séducteur qu’il n’est pas juif et qu’il souhaite l’emmener à l’insu de son père. Celui-ci surprend les amants, s’apprête à poignarder le chrétien, mais cède finalement aux supplications de Rachel. Il leur accorde le mariage et ce, malgré le fait que son gendre n’est pas juif.

Coup de théâtre : Samuel/Léopold au lieu de s’en réjouir, s’enfuit. Et pour cause, notre homme est déjà marié à Eudoxie, la propre nièce de l’Empereur. C’est chez elle que s’ouvre l’acte III. Rachel, qui est entrée à son service, découvre la véritable identité de Léopold et dénonce le vainqueur des hussites devant l’ensemble la Cour impériale. Pour avoir «eut commerce avec une maudite, / Une Juive, une Israélite», celui devrait être banni tandis que Rachel, parce que juive, condamnée au supplice.

Tandis qu’à l’acte IV le Concile examine la sentence qui attend les coupables d’acte sexuel illicite, Eudoxie obtient de Rachel le retrait de son accusation contre Léopold. Pour sauver Léopold qu’elle aime toujours, Rachel accepte de mourir seule. Le cardinal Brogni qui s’intéresse au sort de cette Juive, va tenter de la détourner de sa tentation sacrificielle par la conversion. En vain. Le Cardinal, en désespoir de cause, se tourne vers son père, à qui il propose également le salut par la conversion. Ce dernier oppose un refus catégorique: non seulement le Juif n’abjurera pas le dieu de ses pères, mais il se vengera sur Brogni des Chrétiens. Il lui révèle, en effet, que lors du pillage de Rome, tandis que la famille du futur cardinal périssait dans l’incendie, un Juif sauva sa fille des flammes. Pressé par le cardinal de révéler son secret, Éléazar se plaît à torturer le prélat par son silence. Demeuré seul, il hésite toutefois à envoyer à la mort sa fille au bourreau. Pour la seconde fois, il est prêt à lâcher prise pour sauver son enfant chéri.

Hélas, les cris de haine de la populace qui réclame leur sang a tôt fait de l’en dissuader. Il en est désormais persuadé. Il n’y a rien à attendre des chrétiens :  seul le martyre est désormais envisageable. Ce dernier a lieu au dernier acte. Le Concile déclare Éléazar et Rachel coupables de perfidie envers le prince Léopold, évidemment innocenté. Ils sont condamnés à mort. Pris de remords, Éléazar propose toutefois à Rachel d’abjurer sa foi, pour lui éviter la mort. Contre toute attente, celle-ci choisit de partager le sort de celui qu’elle croit toujours être son père. Au moment où, la Juive est précipitée dans la cuve ardente, Brogni supplie une dernière fois Éléazar de lui révéler où se trouve sa fille. «La voilà» lui crie Éléazar, désignant Rachel, avant de marcher à son tour au supplice. Le drame est consommé. Les Juifs sont assassinés tandis que celui qui les a condamnés découvre à son total effroi l’identité réelle.

Une œuvre charnière

On le perçoit d’emblée : cette œuvre est complexe et pleine d’ambiguïté. Le livret d’Eugène Scribe par exemple n’est pas exempt de clichés antisémites. A l’instar des Juifs élisabéthains (on songe aux personnages de Shylock de Shakespeare ou de Barabbas de Marlowe, le Juif Éléazar a un goût prononcé pour l’argent: «Ces bons écus, cet or que j’aime / Chez moi vont revenir!» chante-t-il dans le trio n° 9, lorsqu’Eudoxie, à l’acte II, vient lui commander une chaîne incrustée pour Léopold. Notre homme, ensuite, apparaît figé dans sa foi, «Non, le Dieu de Jacob est le seul véritable!» lance-t-il au cardinal (acte IV, scène IV), allant jusqu’à entraîner sa fille dans son martyre. La seconde section de son grand air, n° 22, dit l’exaltation et l’illumination d’Éléazar engagé dans la voie du sacrifice: «Israël la réclame! / C’est au Dieu de Jacob / Que j’ai voué son âme!». Fromentin Halévy appellera lui-même son personnage «ce Juif fanatique».

L’ouvrage relève bien d’une filiation voltairienne. Il renvoie dos à dos les fanatismes, milite pour la réconciliation à travers des personnages qui, eux, la refusent. La tragédie est centrée autour de l’impossible pardon née d’une conception violente de la religion. Reste qu’à bien y regarder le personnage d’Eléazar apparaît bien plus complexe que ne le ferait croire une  lecture hâtive. Une lecture attentive, en effet, nous le décrit autrement hésitant. Comment comprendre sinon qu’il se montrera prêt à céder à Brogni par trois fois ! A l’acte II, il consent à céder sa fille au Prince chrétien, à l’acte IV il accepte la conversion n’étaient les cris de haine de la populace ; à l’acte V, il propose, enfin, à sa fille de se convertir. A chaque fois, ses velléités de soumission sont contrecarrés par la haine dont il est l’objet. Ce sont les cris de haine à l’extérieur, «Au bûcher, les Juifs», qui transforment le père aimant en père sacrifiant.

C’est bien l’incapacité des chrétiens à accepter l’intégration des Juifs qui le poussera vers la (seule) voie du martyre. Près de 50 ans plus tard, Léon Pinsker, puis Théodore Herzl ne diront pas autre chose. Dans « Le Marchand de Venise » déjà William Shakespeare avait souligné la responsabilité chrétienne dans la soi-disant haine des Juifs du genre humain. Pris, en effet, à partie par Portia, Shylock répond par un monologue qui constitue l’un des sommets du théâtre mondial :

« Un Juif n'a-t-il pas des yeux ? Un Juif n'a-t-il pas des mains, des organes,des dimensions, des sens, de l'affection, de la passion ; nourri avecla même nourriture, blessé par les mêmes armes, exposéaux mêmes maladies, soigné de la même façon,dans la chaleur et le froid du même hiver et du même étéque les Chrétiens ? Si vous nous piquez, ne saignons-nous pas ?Si vous nous chatouillez, ne rions-nous pas ? Si vous nous empoisonnez,ne mourons-nous pas ? Et si vous nous bafouez, ne nous vengerons-nous pas ?Si nous sommes semblables à vous en tout le reste, nous vous ressemblerons aussi en cela »  — acte III, scène 1

Le propos d’Eléazar n’est guère différent. Reste que Fromentin Halévy a choisi un destin bien plus héroïque pour ses (anti)-héros. Il innove par rapport à Shakespeare et Marlowe, en refusant une fin « heureuse » pour ses héros, entendez la conversion au christianisme, comme l’avait imaginé au départ E. Scribe. L’humanisation des Juifs ne passe plus par la conversion. Le droit à l’intégration n’impose plus l’effacement de l’identité juive. En tant que Juif, certes intégré mais pleinement conscient de ses origines, Halévy refuse cette fin par trop connotée. Il préfèrera faire mourir ses Juifs en martyre de la foi. Faute de pouvoir vivre en Juif parmi les chrétiens, nos héros démontrent qu’il est, au moins, possible de mourir en Juif, bien que converti.

Contrairement à qu’avance Shlomo Sand, Halévy nous rappelle fort judicieusement Halévy, l’identité est affaire de cœur et non de « gènes ». Par ce choix de la mort, La Juive apparaît aussi philosémite que le Marchand de Venise ou le Juif de Malte sont antisémites. Tandis que la vertu de Jessica (Shakespeare) et d'Abigail (Marlowe) s'incarne dans leur conversion au christianisme, celle de Rachel (Halévy), toute chrétienne qu’elle soit, est de mourir en juive :

  • RuggieroVous avez tous les deux dans un fatal délire,Accusé faussement un Prince de l'EmpireEt profané des Rois la sainte majesté,Le bûcher vous attend, vous l'avez merité! (…)
  • ÉléazarArrêtez! arrêtez!Plus qu'un mot![comme à voix basse]Rachel, je vais mourir!veux-tu vivre?
  • RachelPourquoi? pour aimer? et souffrir?
  • ÉléazarNon! pour briller au rang suprême!
  • RachelSans vous?
  • ÉléazarSans moi!
  • RachelComment?
  • ÉléazarIls veulent sur ton frontverser l'eau du baptême,le veux-tu, mon enfant?
  • RachelQui? moi! Chrétienne? moi!la flamme étincelle, venez!
  • ÉléazarLeur Dieu t'appelle!
  • RachelEt le notre m'attend!/ C'est le ciel qui m'inspire,| Je choisis le trépas!| Oui courons au martyre| Dieu nous ouvre ses bras!
  • ChoeurOui c'en est fait oui c'en est faitet des Juifs nous sommes vengés. FIN

Je vous invite donc à vous rendre au plus tôt à Gand, soit à Anvers pour découvrir cette magnifique Juive, chantée en alternance par deux soprano, l’une israélienne (Gal James), l’autre arménienne (Azmik Grigorian). Qui plus est, si vous ne le saviez pas, l’Opéra van Vlaanderen est considéré aujourd’hui comme l’un des meilleures maisons d’opéra du monde. Déjà finaliste en 2014 dans la catégorie « meilleur chœur », la maison des Flandres a été une nouvelle fois nominée par l’International Opera Awards en compagnie de cinq autres maisons de prestige : English National Opera, Metropolitan Opera, MusicAeterna (Perm Opera), Welsh National Opera, Wiener Staatsoper.

Raison de plus pour y aller… s’enjuiver. 


 
 

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