L'humeur de Joël Kotek

Les Juifs : un problème d'image !

Mardi 4 avril 2017 par Joël Kotek, Directeur de publication
Publié dans Regards n°859

Décidément, l’actualité est à l’image. Moins de deux mois après le vernissage au Mémorial de la Shoah de Paris d’une exposition à laquelle je ne suis pas étranger sur La Shoah et la Bande dessinée, le Mémorial de Caen inaugure une stupéfiante rétrospective de la caricature antisémite (Dessins assassins ou la corrosion antisémite en Europe).

De quoi cette exposition est-elle le nom ? Sinon de cette « plus longue haine » pour reprendre l’expression du regretté historien britannique Robert Wistrich, mais aussi de cet étonnant collectionneur anversois, sans lequel cette exposition n’aura pas été pensable.

L’exposition présentée au Mémorial de Caen procède, en effet, du fonds d’Arthur Langerman, sans aucun doute l’une des plus importantes collections privées d’imprimés et d’objets antisémites au monde. Ce sont près de 120 de ses pièces, les plus représentatives, sinon les plus « remarquables », qui permettront à tout un chacun de mesurer la force destructrice de l’antisémitisme de trait. Précisément, sachant qu’« une image vaut mille mots » pour reprendre le célèbre mot de Confucius (et non de Napoléon comme je l’ai longtemps cru), d’aucuns pourraient s’en inquiéter !

N’y aurait-il pas quelques risques à exposer autant d’images nauséeuses auprès d’un jeune public ? Comment ne pas songer, en effet, aux ravages causés par les journaux illustrés nazis, dont le trop fameux Der Stürmer, qui justifia la condamnation à mort de son rédacteur-en-chef, Julius Streicher ! Non sans raison, les juges estimèrent qu’un dessin pouvait se révéler criminel. C’est vrai pour l’Allemagne weimarienne, puis nazie, mais également pour la France.

Précisément, l’un des points forts de l’exposition est de rappeler à tous ceux qui l’auraient oublié qu’il y eut aussi un antisémitisme de trait à la française qui connut son acmé avec l’affaire Dreyfus. Dans la France fin de siècle, la haine des Juifs se diffusa au travers de centaines d’imprimés, de périodiques, tracts, cartes postales ou encore chansons illustrées qui nourrirent un antisémitisme aussi populaire et vulgaire que militant. Tout comme en Allemagne, ces illustrations préparèrent un grand nombre de Français à l’antisémitisme d’Etat qui connut son aboutissement morbide sous le régime de Vichy. Fort d’un parcours qui s’organise autour de trois temps forts, tous richement illustrés (1880-1920 : l’image antisémite en gestation ; 1920-1939 : l’image antisémite, des partis jusqu’au pouvoir ; 1939-1945 : l’image, de la guerre au génocide), l’exposition permet de comprendre, au-delà des cas français ou allemand, la dimension systémique et européenne de l’antisémitisme. Aucun pays ne semble avoir été épargné par la caricature de haine.

Oui, les dessins peuvent être assassins. En cela, cette exposition devrait faire date pour démontrer par A+B les effets induits par la caricature et au-delà par le soi-disant humour raciste. Cette leçon apparaît d’autant plus essentielle à enseigner que l’antisémitisme de trait comme de plume ou de parole est loin d’avoir disparu.

Le cas de Dieudonné est, à cet égard, exemplaire. S’il est désormais ostracisé, comment oublier qu’il fut longtemps, sous couvert de sa haine d’« Israël », choyé par notre classe médiatique et intellectuelle ! Qu’on s’en souvienne, c’est bien l’ULB (mon université) qui en vint à organiser, en 2010, un débat où trois des quatre intervenants défendaient l’idée qu’il était « possible de débattre avec Dieudonné ». By the way, j’étais le quatrième !

Les affiches, dessins, caricatures exposés à Caen rappellent qu’en amont des tueurs, il se trouve toujours des agitateurs, des pseudo-scientifiques, des écrivains, des intellectuels pour inciter à la haine. Le dernier ouvrage de Pierre-André Taguieff et d’Annick Durafour, consacré au cas Céline, nous le rappelle fort à propos. C’est le portrait d’un véritable collaborateur du régime nazi que nous dressent nos deux auteurs. Bagatelle pour un massacre (1937), L’école des cadavres (1938) et Les beaux draps (1941) furent, en effet, des pamphlets d’une haine rarement égalée.

En matière de liberté d’expression, la vigilance s’impose donc aux démocraties. L’exposition de Caen a ceci d’important qu’elle devrait permettre de décrypter les codes de l’antisémitisme de trait, bref d’éviter qu’ici, une ASBL liée au PS en vienne à utiliser une caricature négationniste pour présenter un débat sur le sionisme (Molenbeek, 2013), là, un parti de droite français stigmatiser un candidat à la présidentielle sous les traits d’un banquier judéo-bolchévique (Emmanuel Macron, 2017).

Une éducation à l’image (antisémite et/ou raciste) s’impose à tous. Elle seule devrait permettre aux responsables d’UNIA de comprendre en quoi ils ont eu tort de ne pas poursuivre ce caricaturiste flamand, lauréat d’un concours négationniste, et à nos responsables médias qu’ils devraient cesser de représenter, bien trop souvent et sans doute inconsciemment, les Israéliens en tueurs d’enfants. Force est d’admettre que depuis le Moyen-Age, les Juifs souffrent d’un sérieux problème d’image. 


 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par DERNIER-PIROTTE - 16/04/2017 - 20:50

    Vous approuvez??? J'ai mal au ventre rien qu'en lisant l'article..Evidemment si l'on ne visite pas impossible d'avoir une opinion "raisonnable"...moi j'ai trop peur...mes grands-parents (et leurs parents) ont fuit la France je suppose à cause de l'affaire Dreyfus...nous n'avons jamais pu en parler...je viens de lire ALYA j'ai pleuré (Eliette Abecassine) je n'entends rien, ici à Liège..MAIS combien sommes nous encore? QUI ose encore se "reconnaître" officiellement Juive...j'ai 80 ans je porte (cachée!) l'Etoile de David, je suis allée à la Synagogue...quelle tristesse...

  • Par Mahida - 21/04/2017 - 15:03

    Mr, JOËL KOTEK
    Mes salutations

    pourquoi pas LES JUIFS : UN PROBLÈME d'écriture?

    par Mahida Ahmed Shoah à Mascara?
    A.Mahida