Communautés juives insolites

Les Juifs des montagnes

Jeudi 15 novembre 2018 par Armand Schmidt
Publié dans Regards n°1032

Chaque année autour du 9e jour du mois d’Av*, les rues tranquilles, voire désertes, de Krasnaya Sloboda -quartier au sud de Quba, petite ville à 170 km de la capitale Bakou (Azerbaïdjan)- sont animées par la présence des « Juhurri » ou « Kavkazi ». Venus de New York, Akko et Moscou, ils se retrouvent pour un pèlerinage sur la tombe des ancêtres dans le cimetière juif. Rares sont les communautés, ayant une Diaspora dont le nombre dépasse ceux restés au pays, qui présentent un tel attachement au passé. Mais qui sont donc ces « Gorskie Yevrei » ou Juifs des montagnes ?

Vue intérieure de la Grande synagogue (synagogue d'été)

Sur le même sujet

    Ni séfarades ni ashkénazes, présents en Azerbaïdjan, mais également en Tchétchénie, au Daghestan et en Ingouchie, ils sont vraisemblablement originaires de Perse qui ont fui les conquêtes islamiques pour s’établir dans la région à partir du 7e siècle. Une forte tradition militaire donne à penser qu’ils seraient les descendants de soldats juifs persans que les Parthes et les Sassanides auraient installés dans le Caucase comme gardes-frontières contre les envahisseurs nomades. Une autre théorie, abandonnée depuis, avance une origine commune avec les Tats, qui en ferait des « Judéo-Tats ».

    Le dernier « shtetl »

    Au début du 17e siècle, les Juifs des montagnes fondèrent de petites colonies dans les vallées montagneuses du Daghestan. L’une d’elles, située au sud de Derbent, fut appelée « vallée juive » et jouissait d’une relative autonomie, un Etat juif semi-indépendant, avec la colonie d'Aba-Sava comme centre spirituel et politique. En 1800, un conflit local mit fin à son existence. Hussein Khan (1722-1758) autorisa les Juhurri à posséder des terres agricoles et des vignes ; son fils Fatali Khan (1758-1789), appréciant leur loyauté et leur sagesse, leur permit de devenir commerçants ou artisans. La partie au sud de la rivière Gudyalchay fut déclarée zone juive, toute forme de persécution interdite, incitant les Juifs des villages avoisinants à s’y installer. Ce quartier, appelé Yevreyskaya Sloboda (village juif), rebaptisé à l’époque soviétique Krasnaya Sloboda (village rouge), peut être considéré comme le dernier « shtetl » existant.

    A partir de 1937, le régime communiste impose dans la région les mêmes contraintes qu’ailleurs : sécurité économique (travail pour tous et salaire minimum) contre restrictions religieuses, avec la fermeture des institutions culturelles, conversion des synagogues en lieux de stockage et ateliers, rabbins exécutés ou exilés. L'identité ethnique de la communauté reste néanmoins intacte.

    La région et les Juhurri, également appelés Kavkazi, n’échappèrent pas à la Seconde Guerre mondiale ni à la déportation des Juifs. Fin 1942, la Wehrmacht occupa la région et le 20 septembre 1942, 420 Juifs furent exécutés près du village de Bogdanovka. Cependant, une majorité de Kavkazi survécurent, à la fois parce que les troupes allemandes ne purent pénétrer dans leurs zones, et assez curieusement, parce que l’occupant considéra ce groupe comme des Juifs « religieux » et non « raciaux ». Ainsi, avec l’aide de leurs voisins kabardes, les Juifs de Naltchik convainquirent les SS qu’ils étaient des Tats, la population locale, et qu’ils n’avaient aucun lien avec la communauté juive.

    Le « judéo-tat »

    L’origine sémitique des Juhurri se reflète dans leur culture, leur langue, leurs traditions et pratiques religieuses. Une structure hiérarchique à deux niveaux, avec un rabbin, chef religieux exerçant les fonctions de prédicateur liturgique (maggid), chantre (hazan), enseignant dans le « heder », abatteur rituel ; et un dayan, élu par les leaders de la communauté, président du tribunal juif et représentant auprès des autorités officielles. Absence quasi totale de mariages mixtes avec les musulmans, les deux groupes pratiquant l'endogamie.

    Leur langue, le judéo-tat, est une ancienne langue perse, intégrant des éléments sémitiques (hébreu/araméen/arabe). L’écriture, à l’origine, utilisait les caractères hébraïques, par la suite latins, et finalement cyrilliques. Au début du 20e siècle, le judéo-tat était encore la langue d'enseignement dans les écoles primaires, progressivement remplacée par le russe. Actuellement, le gouvernement du Daghestan encourage la vie culturelle des minorités, en soutenant la renaissance du théâtre et la publication de journaux en judéo-tat, tels que Zakhmetkesh (Les travailleurs), fondé en 1928, qui parut jusqu’à la fin du siècle dernier.

    Exode après 1991

    L’effondrement de l'Union soviétique (1991) a eu une double conséquence : d’une part, la renaissance de l’observance religieuse, surtout dans la jeune génération ; de l’autre, une montée du nationalisme et une récession économique, poussant un grand nombre à immigrer à la recherche de nouvelles opportunités, en Israël, aux Etas-Unis, mais principalement en Russie. Au début des années 2000, huit des 13 synagogues, dont la synagogue « Giləki » (Hilaki), datant de 1896, et la grande Synagogue « Altı günbəz », construite en 1888, sont restaurées. Ces deux synagogues, à l’instar des Palais d’Hiver et Palais d’Eté des tsars, sont alternativement ouvertes en été et en hiver, vraisemblablement pour des raisons de température.

    Aujourd’hui, alors que seule une petite minorité des Juhurri vit encore à Quba, la quasi-totalité des maisons reste leur propriété et en leur absence, ce sont les Azéris qui gardent et entretiennent les maisons. Pour qui l’ignorerait, la présence des Juhurri reste visible, bien sûr par la mezouza accrochée à chaque porte, mais également d’autres symboles, telle l’étoile de David, forgés sur les portes de garage.

    Et demain ?

    On estime à environ 3.000 le nombre de Juhurri resté à Quba, auquel il faut ajouter quelque 3.500 personnes dans les régions rurales aux alentours. Croire qu’un jour les rues de Krasnaya Sloboda bruisseront à nouveau des cris des enfants et adolescents sortant du « heder » ou de la synagogue relève de l’utopie, sauf changement de situation, improbable pour l’instant. Mais, chaque année autour de « Tisha beav », la Diaspora des Kavkazi se retrouvera dans les rues de Qırmızı Qəsəbə et ira se recueillir sur la tombe de ses ancêtres dans le cimetière juif, sur la colline surplombant la ville.

    * Jour de jeûne commémorant la destruction du temple de Jérusalem.

    L’Azerbaïdjan en bref

    Anciennement République socialiste soviétique d’Azerbaïdjan, indépendante depuis 1993, l’Azerbaïdjan est une république héréditaire, puisqu’au père Heydar Aliyev, président de 1993 à 2003, a succédé son fils Ilham Aliyev. C’est aussi un régime autoritaire, régulièrement pointé du doigt dans les rapports d’Amnesty International et classé 163e (sur 180) dans la liste de Reporters sans frontières sur la liberté de la presse.

    Pays à majorité musulmane, il entretient d’excellentes relations diplomatiques et commerciales avec l’Etat d’Israël, y compris dans le domaine militaire.

    Avec une population de 10 millions d’habitants, sa communauté juive est estimée à 6.400 individus -ils étaient encore 80.000 au début des années ‘90- se répartissant en trois groupes relativement distincts:
    - les « Juhurri », « Kavkazi » ou « Gorskye Yevrei » (Juifs des montagnes), le groupe le plus ancien et le plus important numériquement, principalement établis à Quba ;
    - les Juifs ashkénazes installés dans la 
région à la fin du 19e et au début du 
20e siècle et pendant la Seconde Guerre mondiale;
    - les Juifs géorgiens, venus au début du 20e siècle principalement à Bakou.

    Trois destins

    Jacob, propriétaire d’une superbe maison de maître, à deux pas de la Grande synagogue, a quitté Krasnaya Sloboda il y a 18 ans pour vivre en Israël où il dirige une exploitation agricole. Il est revenu au village pour l’enterrement de sa belle-mère dans le cimetière juif. Les étrangers n’étant pas admis à l’intérieur de la maison, c’est dans une tente, plantée au milieu de la rue, qu’il reçoit. Plats typiques du Caucase, cuisine azérie et perse, adaptés pour se conformer aux lois de la cashrout et boissons fraîches sont servis en profusion.

    Michael, la trentaine, a quitté Krasnaya Sloboda après la chute de l’Union Soviétique étant adolescent et a émigré en Israël avec ses parents. En butte à des préjugés à l’encontre des Kavkazi qui bloquent sa carrière professionnelle, il a quitté ce pays et s’est établi à Moscou, où il a fait fortune avec une chaîne de cafés.

    Mark, jeune garçon de 16 ans, en plus de ses études dans une école publique à Quba -dont son père est le directeur-, suit des cours de religion dans le « heder » sous la direction d’un rabbin orthodoxe venu d’Israël. Polyglotte, il parle l’azéri, le russe, l’hébreu et, fait plutôt rare, l’anglais. Son projet d’avenir ? Poursuivre des études de médecine à Bakou, et si possible, à l’Université de Moscou.

    Armand Schmidt viendra nous parler des Juifs d'Azerbaïdjan et du Daghestan plus en détail le mercredi 23 janvier 2019 à 20h au CCLJ.
    Infos et inscriptions : 02/543.01.01 ou [email protected]

     
     

    Ajouter un commentaire

    http://www.respectzone.org/fr/
    • Par Véra Goldberg - 4/12/2018 - 9:18

      Cher « Regards »,J’ai lu avec beaucoup d’intérêt l’article consacré aux Juifs des montagnes dans le n°1032 du 1er novembre dernier.J’ai été étonnée de n’y trouver aucune mention du royaume khazar, ni du livre d’Arthur Koestler « La treizième tribu », dont le thème central est la conversion de ce royaume au judaïsme (Press Pocket – septembre 1989).L’historien français Marc Ferro dénonce avec vigueur, dans « Les tabous de l’Histoire », le silence instauré autour de ce livre et d’autres qui traitent du même sujet (NiL éditions 2002 – p.126 et suivantes).A quoi on ajoutera le beau roman de Marek Halter « Le vent des Khazars » (en collection de poche – 2001).Or, ces livres montrent clairement que si la Khazarie fut un refuge pour les Juifs d’Asie venant des pays conquis par les Arabes, elle le fut surtout pour ceux qui, sans cesse, fuyaient les persécutions du christianisme byzantin.Et ces « Juifs de la Montagne », comme ils se nomment eux-mêmes, seraient les descendants des Khazars du Caucase.Il conviendrait de ne pas imputer aux seuls musulmans arabes ce qui est surtout le fait des chrétiens byzantins et, d’une manière générale, de rendre aux Khazars leur place – éminente – dans l’Histoire.Véra Goldberg