Identité juive

Les Juifs, conservateurs à contre-courant !

Mardi 2 avril 2013 par Nicolas Zomersztajn
Publié dans Regards n°775

L’historien Enzo Traverso vient de publier un essai au titre polémique : La fin de la modernité juive, histoire d’un tournant conservateur (éd. La découverte). Autrefois ferments d’une pensée critique de l’ordre établi, les Juifs seraient devenus les défenseurs de la domination occidentale. Cette thèse discutable suscite la controverse.

 

Professeur à la prestigieuse Cornell University (New York), Enzo Traverso déplore la fin de la modernité juive, cette modalité par laquelle les Juifs de la Diaspora ont participé à l’essor de la modernité occidentale. « Après avoir été le principal foyer de la pensée critique du monde occidental, les Juifs se trouvent aujourd’hui, par une sorte de renversement paradoxal, au cœur de ses dispositifs de domination », affirme-t-il. Alors qu’entre l’émancipation du 19e siècle et la seconde moitié du 20e siècle, les Juifs ont porté un regard critique sur le monde occidental, ils seraient devenus après 1945 les défenseurs de l’ordre établi et de la domination occidentale. « Les anciens trouble-fête et perturbateurs de l’ordre en sont devenus les piliers », écrit Enzo Traverso dans La fin de la modernité juive, son dernier livre.

La Shoah a détruit un monde où les Juifs ont joué un rôle moteur dans la production intellectuelle et artistique européenne. Mais pour Enzo Traverso, la Shoah a conduit ensuite l’Europe à se débarrasser de ses démons antisémites. « Je ne prétends pas que l’antisémitisme ait disparu des sociétés européennes », nuance Enzo Traverso. « Mais les cultures européennes ne sont plus imprégnées d’antisémitisme alors qu’il fut au 19e siècle constitutif des identités nationales. Le Juif, auparavant considéré comme un élément de démarcation négative pour la définition d’une identité nationale, est aujourd’hui devenu à travers la mémoire de la Shoah le représentant d’une tradition valorisée par les sociétés occidentales ».

Non seulement Enzo Traverso considère que l’antisémitisme traditionnel s’efface pour être remplacé par l’islamophobie, mais il voit dans la mémoire de la Shoah érigée en religion civile globale une autre étape fondamentale du tournant conservateur juif : la religion civile de la Shoah a transformé l’ancien peuple persécuté en une minorité respectable, protégée par la loi, et héritière d’une histoire tragique qui sert aujourd’hui d’étalon moral et démocratique aux nations civilisées.

Selon l’auteur, avec le déclin de l’antisémitisme européen, la modernité juive aurait épuisé sa trajectoire. « Je ne regrette absolument pas l’époque où les Juifs portaient les stigmates du paria, mais cette condition a historiquement produit une culture d’une richesse extraordinaire », insiste Traverso. « Cette explosion de créativité qui a placé au début du 20e siècle les Juifs au cœur des avant-gardes culturelles et politiques s’enracinait dans ce statut particulier d’une minorité exclue et stigmatisée qui s’était approprié avec voracité la culture occidentale. Cette situation particulière ne pouvait qu’aiguiller la pensée critique ».

Israël, Etat völkisch

Aux yeux d’Enzo Traverso, Israël porte aussi la responsabilité de ce tournant conservateur. Alors que les sociétés occidentales ont largement adopté les traits marquants de la Diaspora juive (mobilité, spécialisation intellectuelle, cosmopolitisme, urbanité, extraterritorialité), l’Etat d’Israël s’est construit sur les fondements völkisch d’un nationalisme fermé et exclusif. En refaçonnant un peuple juif très cosmopolite en des termes étatiques et nationaux, Israël s’inscrit donc à contre-courant de la mondialisation et de l’histoire même des Juifs !

Enzo Traverso remettrait-il en cause l’Etat d’Israël ? « Pas du tout. Je ne nie pas la légitimité du sionisme ni d’Israël », répond-il immédiatement. « C’est un choix légitime -bien que contestée au sein de la Diaspora juive- dont nous pouvons aujourd’hui, rétrospectivement, analyser des conséquences. Conçu sur des bases religieuses et ethniques, l’Etat d’Israël ne me semble pas viable historiquement; il constitue un anachronisme dans le monde globalisé et ne peut garantir une possible coexistence pacifique avec ses voisins palestiniens qui n’ont pas d’Etat. Je pose comme alternative à un avenir d’apartheid que personne ne souhaite la création d’un Etat binational ».

Présenté par Enzo Traverso comme une de ces figures intellectuelles incarnant ce tournant conservateur, le philosophe français Alain Finkielkraut estime que ce livre n’est rien d’autre qu’une nouvelle mouture de l’ancienne critique paulinienne du Juif charnel attaché à la terre et à l’hérédité.

« Les Juifs seraient donc devenus de droite selon Enzo Traverso », ironise Alain Finkielkraut. « Il y a eu un grand moment de l’histoire où les Juifs incarnaient la conscience critique de l’Occident et ils ont basculé ensuite avec Israël du mauvais côté, du côté du manche, de la domination. Les Juifs étaient cosmopolites, ils sont devenus aujourd’hui nationalistes. Ils incarnaient l’éthique, ils ont maintenant une obsession ethnique. L’idée selon laquelle Israël aurait mis fin à la modernité juive n’a aucun sens. En la véhiculant, Traverso confère une légitimité théorique à l’antipathie dont les Juifs font l’objet dans les milieux progressistes ».

Pour Alain Finkielkraut, la description d’Israël faite par Enzo Traverso conforte l’antisionisme. « Je ne vois pas en quoi les Juifs auraient à rougir de leur attachement à Israël », s’insurge-t-il. « Cet attachement peut aller de pair avec un regard critique sur la politique israélienne, sur son immobilisme et sur la colonisation en Cisjordanie. Quand Traverso présente Israël comme un Etat raciste et qu’il ne fixe à la situation actuelle que l’alternative d’un Etat binational qui serait débarrassé de son caractère juif, il complique sérieusement la tâche des Juifs qui portent précisément un regard lucide sur Israël ».

Les Juifs, « chouchous » de nos sociétés

Alain Finkielkraut conteste également les conclusions tirées par Traverso sur la Shoah comme religion civile globale. « Formant désormais une minorité respectable, conservatrice et chouchou de nos sociétés, les Juifs dénoncent à tort l’antisémitisme alors que l’islamophobie est le vrai problème actuel de nos sociétés occidentales. Par conséquent, les véritables Juifs aujourd’hui ne sont pas les Juifs, mais les immigrés musulmans. Tout cela me paraît faux, antipathique et dangereux », regrette Alain Finkielkraut.

En analysant cette métamorphose historique, Enzo Traverso ne prononcerait-il pas l’oraison funèbre de la figure du Juif paria porteur d’une pensée critique ? « Enzo Traverso nourrit une vision extrêmement pauvre de la pensée critique », juge Alain Finkielkraut. « En considérant que seul le progressisme, dont il est un des représentants, est critique, il écarte d’autres manières de critiquer le monde. Pire, il refuse de les prendre en considération. Il en arrive donc à présenter le philosophe Léo Strauss comme un penseur de l’ordre. C’est faux. Léo Strauss ne se livre pas à l’apologie du monde comme il va. C’est aussi une pensée critique. Simplement, pour Traverso, il n’y a de critique que la sienne et elle lui vaut tous les honneurs. Il est d’ailleurs extraordinaire de voir cette pensée critique si bien accueillie sur tous les campus du monde occidental. En guise de paria, on fait mieux ! ».

Nicolas Zomersztajn

La Thèse du livre

La thèse : La modernité juive s'est déployée entre les Lumières et la Seconde Guerre mondiale, entre les débats qui ont préparé l'Émancipation et le génocide nazi. Pendant ces deux siècles, l'Europe en a été le coeur ; sa richesse intellectuelle, littéraire, scientifique et artistique s'est révélée exceptionnelle. Mais la modernité juive a épuisé sa trajectoire. Après avoir été un foyer de la pensée critique du monde occidental, les juifs se sont retrouvés, par une sorte de renversement paradoxal, du côté de la domination. Les intellectuels ont été rappelés à l'ordre et les subversifs se sont assagis, en devenant souvent des conservateurs. L'antisémitisme a cessé de modeler les cultures occidentales, en laissant la place à l'islamophobie, la forme dominante du racisme en ce début du XXIe siècle. Transformée en « religion civile » de nos démocraties libérales, la mémoire de l'Holocauste a fait de l'ancien « peuple paria » une minorité respectable, distinguée, héritière d'une histoire à l'aune de laquelle l'Occident démocratique mesure ses vertus morales. 


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par luc - 5/04/2013 - 11:54

    il y a sans doute, dans le cas de la France, un problème -sans guillemets- dans l'actuel virage à droite des notables qui prétendent parler au nom de la communauté juive (j'emploie ici le mot communauté au sens large, sociologique). Mais on comprend mal que Traverso, qui a fait des études, puisse à ce point confondre le tout (un peuple) et la partie (les notables) : apparemment il ne s'est pas très bien remis de ses lectures trotskystes mal digérées et qui l'incitent à voir à tout prix dans le peuple juif, un "peuple-classe", amené à suivre un positionnement pré-déterminé et qui ne ferait jamais que changer de sens.
    La date de 1945 par ailleurs, ici indiquée, est pour le moins, surprenante. Car enfin si "1945" marqua un tournant, évident, à travers le boom économique qui suivit et l'évolution des positionnements idéologiques qui en découla, c'est vrai pour l'ensemble des français -juifs ou non juifs.
    Mais restons-en à la communauté juive. Si Traverso en parlait en toute connaissance de cause alors il saurait que l'opinion la plus largement répandue, dans les années 1960 -voilà déjà qui nous éloigne de 1945- était encore que "un juif, ne saurait qu'être de gauche" ! Certes c'était là un point de vue qui pouvait laisser prévoir, tôt ou tard, un rééquilibrage. Mais de mon point de vue ce n'est guère qu'à partir du milieu des années 1990, et à la faveur des tardives révélations sur les rapports Mitterrand-Bousquet, qu'une partie de la communauté s'est montrée sensible au chant des sirènes chiraquiennes : et, pour autant qu'il m'en souvienne, les "juifs-à-Giscard" étaient encore copieusement méprisés, dans les années 1970.
    Des forces souterraines auraient-elles déjà été à l'oeuvre, dès 1945 ? J'attends maintenant impatiement de lire ce livre pour en savoir plus...

  • Par RabbiW - 8/04/2013 - 17:30

    Pour autant qu'on puisse généraliser, le virage "conservateur juif" n'est que l'épiphénomène d'un phénomène plus vaste: la perte de pertinence en Occident des mouvements révolutionnaires d'inspiration marxiste. Bien entendu, si l'on ne perçoit pas le phénomène global, on ne peut pas comprendre non plus ses manifestations partielles. "Les Juifs" dont parle Traverso sont loin devant lui, il ne peut voir que leur dos, il ne peut percevoir les lieux vers où se tournent leurs regards. Pas de quoi s'exciter...

  • Par Sara Brajbart-Z... - 9/04/2013 - 13:14

    <p>
    Enzo Traverso nous avait habitu&eacute;s &agrave; plus de nuances. Et comment explique-t-il qu&#39;en Isra&euml;l, les Juifs soient aussi inventifs ? Au-del&agrave; de nos r&eacute;serves, il y a, c&#39;est vrai, une forme de conservatisme, fa&ccedil;on gardien du temple (sans jeu de mots), protecteur des valeurs occidentales, tr&egrave;s r&eacute;pandue dans la communaut&eacute; alors que, dans le m&ecirc;me temps, celle-ci&nbsp;s&#39;appauvrit.</p>

  • Par luc - 9/04/2013 - 15:26

    (@RabbiW) je préfère attendre de l'avoir lu en entier pour en parler mais du peu que j'ai pu en lire j'ai nettement l'impression que Traverso commet une erreur fondamentale de méthode -en comparant deux objets qui ne sont pas de même nature. Ceux des intellectuels dont il regrette la disparition étaient : des hommes et des femmes qui pensaient, et étaient juifs ; et qui, s'ils ne se cachaient pas de cette origine, intervenaient comme les non-juifs dans le cadre du débat d'idées "général" en se contentant, même si certains le firent avec la puissance que l'on sait, d'y ajouter la spécificité qui était la leur. Ceux en revanche sur lesquels il se focalise présentement sont des... "intellectuels juifs", qui interviennent comme tels, dans des débats spécifiques (ou qui, lorsqu'il s'agit du débat "général", se trouve ipso facto transformé en un débat spécifique, du seul fait de ce déballage d'origine dont la discrétion n'est pas toujours la vertu première...).
    Bref, et sans préjuger de ce que je vais maintenant avoir à y lire -dans un esprit d'équité- je me demande si Traverso ne s'est pas placé d'emblée, dans ce que l'on pourrait appeler : les conditions idéales de sa propre démonstration.

  • Par Bob - 28/04/2014 - 4:29

    Je ne vois pas comment certains osent contester les évidences que dit E. Traverso : les juifs ne sont plus des paris et ne représentent plus l'altérité. Traverso associe l'expérience de l'altérité à l'esprit critique.

    Le sentiment d'être en équilibre instable (dehors et dedans)= ayant disparu entraîne inévitablement une perte de l'esprit critique.
    C'est ce que Traverso explique. Israel n'est pas le sujet principal de son bouquin.

    La lecture des "arguments" sur ce blogue ne fait que confirmer son constat.

  • Par Daniel Donner - 28/04/2014 - 16:51

    Si le Juif parce que paria a tant produit, qu'en est-il des productions des "nouveaux juifs", nouveaux parias, les Musulmans?

    Si Israel ne produit plus a gauche, qu'en est-il de tous ces intellectuels en Israel, a l'extreme-gauche, fideles de Noam Chomsky par exemple?

    Si Israel est un etat raciste (c'est possible), qu'en est-il de tous les autres etats democratiques du monde ou des differences entre citoyens existent, comme la Belgique, ou un Musulman n'a pas peur de se promener en rue portant les signes exterieurs de sa religion, alors que les Juifs sont pries de cacher leur kippa, quand ils ne sont pas pries, comme a Malmo, de vider les lieux.

    Etc. Etc.

    Qui n'est pour un etat palestinien aux cotes d'Israel? C'est pourtant un etat nationalisant aussi. Pourquoi ne pas l'integrer a la Jordanie? (Oui, c'est de la provoc cynique.).

    Au fait, si l'on accusait les Juifs d'etre riches, c'est parce que certains etaient tres riches. Ils etaient aussi de gauche?

    Quant a considerer les Juifs comme "la conscience de l'Occident", c'est la qu'est la vision anachronique. Nombreux Juifs etaient a l'epoque des emmerdeurs, des empecheurs de penser simplement, et pour cela poursuivis. Comme l'est aujourd'hui Israel, qui remet en cause bien des formes de pensees.

    S'il est possible que les Juifs soient en voie de "conservatisme", n'est-ce pas une tendance mondiale ou le reve americain est partout. Le reve de l'Amerique aussi. Plus vraiment de reve d'humanite pour la jeunesse, mais celui d'une reussite economique. Meme si on parle partout d'humanisme. Les seuls personnes qui revent d'ideaux sont les extremistes de tous bords, ideaux a imposer par la violence selon eux.

  • Par Thmos - 20/03/2017 - 17:39

    Au delà de cette communauté c'est dans la France d'après 45 une génération de gauchistes dont des membres médiatisés deviennent; "néocon" : Des trotskistes aux usa mais aussi en France se convertissent dans le combat pour des minorités choisies que seuls les "conservateurs" sauraient défendre (Républicains américains par exemple ) militant curieusement pour ces aventures impérialistes guerrières toujours au nom de certains droits de certains hommes (Irak Libye Syrie etc) A propos d'Israel, Alain Krivine ,star de cette génération, prévient que ses alliés deviennent alors "irrationnels"...

  • Par Thmos - 20/03/2017 - 17:48

    goy non croyant et anti communiste primaire de naissance ce bouquin me confirme que je ne suis pas antisémite ( pour çà: merci docteur Traverso) mais que je peux et que je dois émettre toutes les réserves légitimes à propos de l'état d' Israel sans subir ce chantage que les notables néo cons et maorassiens font subir aux incultes et aux innocents.