Livres

Je lis, tu lis, ils écrivent...

Lundi 3 octobre 2011 par Henri Raczymow

 

André Sénik, Marx, les Juifs et les droits de l’homme, Denoël, 243 p.

Même après l’écroulement du communisme, et même quand on sait désormais qu’il n’y a rien en lui à sauver, la figure de Marx et sa doctrine semblent encore avoir des adeptes énamourés parmi nos intellectuels. Il aurait été « trahi », et les réalisations concrètes, historiques, du marxisme auraient été autant de « déviation », de « dévoiement ». Il n’en est rien, nous montre le philosophe André Sénik dans cet essai rigoureux. Le mal était dans Marx lui-même ! Plus précisément dans l’idée marxienne d’« émancipation ». Le mot est noble, généreux, et suscite l’adhésion. Il fait écho à l’œuvre de la Révolution française, de la Déclaration des droits de l’homme, de l’égalité citoyenne, de la liberté d’opinion, bref des Lumières. Eh bien, tout cela, Marx, justement, le rejette, comme étant la vision bourgeoise de la société. Quant à l’émancipation « humaine » que Marx propose, il la présente dans un livre, un opuscule pourrait-on dire, qui fut souvent commenté et sur lequel Sénik revient méthodiquement : Sur la question juive. Il ne se borne pas, loin s’en faut, à en montrer l’antisémitisme intrinsèque. Cela, c’est fait depuis longtemps. Il fait bien plus : il démonte un enchainement conceptuel qui conduit fatalement, en raison de ses prémisses mêmes, au totalitarisme. Car l’essentiel n’est pas de repérer dans ce texte de jeunesse l’évidence de l’antisémitisme, mais, plus fondamentalement, de comprendre pourquoi la conception marxienne de l’émancipation conduisait inéluctablement à « la catastrophe du socialisme réel ». Autre rupture avec les leçons de 1789, Marx ne cherche pas les moyens d’émanciper les Juifs, mais d’émanciper l’humanité à l’égard des Juifs et de la judéité ! C’est-à-dire de l’esprit pratique, des rapports marchands, de l’égoïsme, de l’individualisme. La « collectivisation intégrale de l’individu », tel est l’objectif à atteindre, telle est l’émancipation véritable, le désenjuivementdu monde ! D’affreux réactionnaires nous serinaient que Staline était dans Lénine qui était dans Marx. André Sénik nous montre que cela est vrai, à la lettre.

Aharon Appelfeld, Le garçon qui voulait dormir, éd. de l’Olivier, 297 p.

Nous sommes au bord de la mer, non loin de Naples, en 1945. Après une longue errance, des survivants des camps et des ghettos, pris en charge par leJoint, attendent une terre d’accueil où ils pourront se reconstruire. Parmi eux, un adolescent en proie à un sommeil incoercible, qu’on exhorte à manger. Le voici bientôt au sein d’un groupe de jeunes gens que l’Agence juive destine au kibboutz en Eretz Israel. On leur enseigne l’agriculture, on muscle leurs corps, on les initie aux armes. Surtout, on les détache des autres réfugiés -auxquels pourtant ils appartiennent-, en les incitant à ne parler qu’hébreu, à se séparer de leur ancienne peau pour revêtir celle des « pionniers ». Ils vont changer de nom, leur dit-on, et devenir des « Juifs nouveaux »… Mais, ce faisant, n’est-ce pas trahir ses parents, trahir l’identité qu’ils leur ont assignée ? Ce récit d’Appelfeld est saisissant de pudeur et d’émotions sous-jacentes. Il nous oblige à regarder en face ce travail d’effacement brutal qu’entreprit l’Agence juive pour annihiler le Juif diasporique qui parlait en général le yiddish et vivait censément de trafics, au profit du haloutz(pionnier), fourche d’une main et fusil de l’autre, qui entonne un chant guerrier dans la langue de la Bible. Mais au fond de ce récit admirable gît surtout la vérité qui affleure pour chacun de ces survivants pantelants : ce qui lui arriva, ce dont il fut témoin pendant la guerre. Cela ne se dit pas sans une sorte d’impudeur, de remords, voire, suggère Appelfeld, d’une étrange culpabilité.


 
 

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