Cinéma

"Human Flow" d'Ai Weiwei

Jeudi 1 Février 2018 par Florence Lopes Cardozo
Publié dans Regards n°876 (1016)

Le sculpteur, performer, photographe, architecte et blogueur Ai Weiwei s’attèle aujourd’hui au cinéma. Son film Human Flow déverse un flot d’images sur le sort d’enfants, d’hommes et de femmes fuyant la famine, les bouleversements climatiques ou la guerre, souvent au péril de leur vie, dans l’espoir de vivre ailleurs, dignement.

 

De la première image où un pneumatique de réfugiés fraie la mer et accoste sur l’île de Lesbos à la dernière vue où s’amoncèlent des milliers de gilets de sauvetage oranges telle une déchèterie, Human Flow se contente de « dire » : voyez. Ai Weiwei mute les statistiques désincarnées en parcours (in)humains, les chiffres deviennent des visages, des vues aériennes presque graphiques et esthétiques de camps, des terrains vagues, des déserts, il filme la boue, la pluie, le vent, les tentes de misère, l’attente de deux heures dans une file pour un sandwich, les hangars aménagés, les cimetières de fortune, des familles qui s’aiment, comme les nôtres, décimées, des murs et des barbelés, des témoignages qui dégrisent nos vies privilégiées.

Des quinze équipes cinéma envoyées dans 23 pays, des 900 heures de rushs, 600 interviews emmagasinés et 40 camps de réfugiés filmés, l’artiste médiatique a sélectionné quelque 2h20 de destins douloureux pour évoquer les sorts de 65 millions d’humains en errance à travers le monde. Il s’agit du flux migratoire le plus important depuis la Seconde Guerre mondiale et les rangs grossiront. « Le film n’a pas de vocation morale. Il est fait pour comprendre la problématique des réfugiés », pose Ai Weiwei. « Les flux de populations existent depuis la nuit des temps, c’est un phénomène continu, mais la mondialisation aggrave la crise des réfugiés et la question est plus que jamais d’actualité. Si les frontières politiques et économiques s’effacent, les frontières nationales, elles, persistent. Ces couches de la population abandonnées, humiliées, sont les grandes victimes de ce mouvement mondial », explique-t-il.

Pour accompagner ces images qui parlent d’elles-mêmes, chaque pays visité est introduit par un texte, faits et chiffres à l’appui. Des manchettes de journaux défilent au bas de l’écran, des citations de poètes s’incrustent dans l’image, des experts prennent la parole et Ai Weiwei promène, en fil conducteur, son visage impassible et sa lourde silhouette. Ses apparitions sont tour à tour absurdes, douces, indécentes. Est-ce le citoyen du monde ou le performer qui globe-trotte ? Sa notoriété et sa cote élevée sur le marché de l’art contemporain contrastent avec ces précaires anonymes qu’on laisse pour compte. Le sort des enfants, exilés sans leurs parents, a particulièrement ému le réalisateur. Envoyés sur les routes pour un avenir meilleur, ils sont, dans les faits, privés d’éducation, leurs vies s’annoncent brisées.

Qui trop embrasse mal étreint

Migrants, émi-, immi-, crise humanitaire, réfugiés : Ai Weiwei ouvre grand son éventail des injustices et assimile la situation du peuple palestinien aux réfugiés, aux populations fuyant « la famine, les bouleversements climatiques ou la guerre ». Il a d’ailleurs sélectionné, dans ses 900 heures de rushs, le témoignage d’un Israélien militant pour la dignité des Palestiniens. Ce dernier rappelle, parmi leurs humiliations subies, les coupures d’électricité et la qualité inadmissible de l’eau distribuée à Gaza. « L’Etat hébreu est l’un des pays occidentaux les moins ouverts, n’acceptant que très rarement d’offrir l’asile à des réfugiés », souligne le dossier de presse. Le 
tableau des flux migratoires est bien complet…

Alors disons que cette fresque mondiale aux moyens colossaux survole la crise, dénonce et suit les flux migratoires comme des trajectoires d’oiseaux aux ailes attachées. A l’instar des émissions qui révèlent que l’air est pollué, l’eau contaminée et tous les aliments bourrés de pesticides, le constat n’offre pas de solutions et l’absence de propositions politiques pour ces populations est criante. « Si j’ai un message à faire passer, en tant que citoyen et individu, c’est de ne pas faire confiance aux politiques, pas plus dans un régime autoritaire que dans une démocratie, car bien souvent le pouvoir est en complète contradiction avec la volonté individuelle. Aujourd’hui, nous vivons dans un monde bouleversé par la mondialisation, par la libéralisation économique et par Internet. Tous ces changements vont bien plus loin que nous l’avions imaginé. Mais nos systèmes politiques, nos langages, nos idéaux proviennent d’une époque révolue et c’est peut-être pour cela, en tant qu’individus, que nous nous sentons complètement impuissants. Face à notre système de valeurs en crise, il serait peut-être temps de mener une révolution », achève le réalisateur.  

Human Flow, un film de Ai Weiwei
VO ss-t FR/NL, 2017
Durée
 2h20 - Sortie en salles : le 24 janvier 2018

 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par F. Schwan - 31/01/2018 - 12:01

    Ce film devrait dépasser le cadre d'un fugace reportage.
    Il mériterait de s'inscrire comme une page de l'histoire comme l'ont été certaines oeuvres cinématographiques sur le sensible thème de la shoha. En son temps, sur recommandation du Ministère de l'enseignement allemand le fil "L'Holocauste" a été visionné dans les écoles et a eu un puissant impact dans les consciences qui ignoraient totalement cette l'histoire de leur pays.

  • Par F. Schwan - 31/01/2018 - 12:10

    Peut être ce film mériterait-il plus qu'un fugace reportage.
    Ne faut-il pas le considérer comme une page d'histoire de l'Humanité.
    En Allemagne, le Ministère de l'Enseignement avait, en son temps, recommandé de diffuser le film "La liste Schindler" dans les classe de secondaire. Il a secoué les consciences parce que presque tous les élèves ignoraient la responsabilité de la génération qui les avaient précédé.