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Herzl, une histoire européenne

Mardi 1 mai 2018 par Roland Baumann
Publié dans Regards n°882 (1022)

Un surprenant roman graphique tire de l’oubli la biographie de Theodor Herzl et évoque avec grand talent l’univers multiculturel du père du sionisme politique.

 

Associant souci documentaire et imaginaire artistique de la 
fiction dans une superbe reconstitution de cette période d’apogée de la vie juive en Europe, victime des horreurs du 20e siècle, HERZL : Une histoire européenne incite le lecteur à considérer le rêve sioniste du grand fondateur dans ses rapports indissolubles au monde disparu du Yiddishland. Une période fondatrice de la modernité en arts et où le peuple juif, chassé de l’Empire russe par les pogroms et la misère, se trouve confronté dans les grandes capitales culturelles européennes à la montée de l’anti-
judaïsme racial.

Docteur en droit, issu de la bourgeoisie juive assimilée et germanophile, Herzl est un dramaturge mondain et un journaliste à succès, correspondant à Paris du prestigieux journal viennois la Neue Freie Presse. On sait comment l’affaire Dreyfus et la montée du populiste Karl Lueger, élu maire de Vienne sur un programme antisémite, incitent Herzl à rédiger « L’Etat des Juifs » et à se consacrer totalement à la mise en œuvre de ce projet politique révolutionnaire pour le peuple juif, dont il formule les fondements.

Mais c’est par le détour d’un protagoniste imaginaire, Ilia Borsky, que HERZL : Une histoire européenne nous retrace de grandes étapes de la vie du fondateur du sionisme. Orphelins  rescapés de la vague de pogroms qui suit l’assassinat du Tsar Alexandre II, Ilia et sa sœur Olga traversent l’Europe. Figures emblématiques dont le dénuement et la volonté de survivre évoquent bien le sort de tant de réfugiés Juifs fuyant l’antisémitisme ou la pauvreté de leur shtetl 
natal. Ils veulent survivre, mais rêvent aussi à l’avènement d’un monde nouveau et parfois s’engagent politiquement. Ilia est initié à la photographie à Vienne où il rencontre Freud, puis la famille Herzl… Ilia et Olga s’établissent ensuite à Londres dans l’East End, où le jeune photographe va contribuer à l’aventure oubliée de la presse ouvrière d’expression yiddish.

Typographe d’abord, puis journaliste et traducteur, c’est par les yeux d’Ilia et son travail d’enquête que nous découvrons des moments 
décisifs dans la vie de Herzl et rencontrons ses grands contemporains, tel Max Nordau qu’Ilia photographie, bien après la mort de Herzl et alors que là-bas, en Palestine, « la belle entente que nous imaginions avec les Arabes tourne à la détestation », comme 
l’exprime le penseur sioniste conscient de la réalité des conflits qui d’emblée agitent la « Terre promise » enfin concédée aux Juifs par la 
Déclaration Balfour. 

La pluralité de voix du peuple juif

Ce volumineux roman graphique est le fruit de cinq ans de 
collaboration entre Camille de Toledo, écrivain et plasticien, passionné d’histoire juive européenne, habitant Berlin, et le dessinateur Alexander Pavlenko, qui, né en Russie, fuit l’antisémitisme avec sa famille en 1992 et s’installe en Allemagne. Partageant une même fascination pour la culture et les mouvements révolutionnaires du Yiddishland, Camille et Alex évoquent magistralement la pluralité de voix du peuple juif en Diaspora, mettant en valeur la destinée singulière et prodigieuse de Herzl, tout en rendant honneur aux courants révolutionnaires juifs, en particulier le Bund, qui se revendiquaient d’une nation linguistique et culturelle juive et ne visaient pas à la souveraineté d’un Etat, mais luttaient pour la révolution et l’égalité des droits pour les minorités dans tout l’espace européen.

Les auteurs de HERZL pensent que les projets politiques associés à l’histoire du Bund redeviennent d’actualité en ce début du 21e siècle. Inspiré par de grands auteurs de la BD (Tardi, Spiegelman, Eisner…), Pavlenko produit une œuvre graphique expressionniste, proche aussi du théâtre d’ombres, imprimée en bichromie et associant tons ocres et noirs profonds.

Ce superbe travail d’illustration met en valeur la beauté des dialogues et des textes écrits par Camille de Toledo et son alter-ego 
imaginaire, Ilia Brodsky. Une histoire poignante et douloureuse et dont la toute première planche nous confronte au suicide de ce narrateur : la tête ensanglantée, gisant sur son bureau de journaliste, à Londres en 1932. Une image de film noir, marquant la fin d’un monde dont ce très émouvant roman graphique nous fait découvrir les fantômes, figures spectrales qui, aujourd’hui encore, ne cessent de hanter la mémoire européenne…

Camille de Toledo et Alexander Pavlenko, HERZL : Une histoire européenne, collection Denoël Graphic, mars 2018.


 
 

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