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Henri Raczymow "Mélancolie d'Emmanuel Berl"

Mardi 1 décembre 2015 par Henri Gruvman
Publié dans Regards n°831

Dans son dernier ouvrage, Henri Raczymow s’attache à nous livrer un essai biographique subtil d’Emmanuel Berl, cet écrivain français mondain issu de la grande bourgeoisie juive dont l’exploit fut de s’imposer comme un grand écrivain mineur et dont la postérité retient surtout qu’il fut la plume juive du Maréchal Pétain en 1940.

Emmanuel Berl (1892-1976) aura connu tout le monde, tout le monde qui compte. C’était un « causeur éblouissant », érudit et doué d’une grande intelligence. Sa femme Mireille (créatrice et animatrice de l'émission du Petit Conservatoire de la chanson) disait de lui : « Il était intelligent comme on est blond ». Il a été l’ami d’Aragon, de Cocteau, de Proust, de Malraux. Il a fasciné Jean D’Ormesson et tant d’autres.

Dans son grand âge, on continuait à le visiter, à le solliciter, à lui demander son avis sur les sujets les plus divers. Il fut l’un des premiers à reconnaître la naissance du grand écrivain qu’allait devenir Patrick Modiano. De lui restera surtout et injustement qu’il a été le « Juif nègre » du Maréchal Pétain. Resteront aussi les deux phrases qu’il a écrites pour le Maréchal : « Je hais les mensonges qui vous ont fait tant de mal » et « La terre, elle, ne ment pas ». « Juif imaginaire », comme se décrivait en 1980 Alain Finkielkraut, une appellation qui pourrait lui convenir, Emmanuel Berl a été l’ami fidèle et têtu de Drieu La Rochelle. Un Drieu qui ne cachait pas son antisémitisme, de plus en plus virulent, et qui souhaitait la victoire du nazisme, un Drieu qui, de plus, le méprisait !

Vers la fin de son essai sur Emmanuel Berl, Henri Raczymow cite Sartre parlant de Baudelaire : « L’attitude originelle de Baudelaire est celle d’un homme penché sur soi, comme Narcisse ». Il précise aussitôt : « Berl n’est pas Narcisse. Il n’est pas penché sur soi. Mais sur ce qu’il fût. Ou plutôt, et plus précisément sur les êtres qui un jour l’ont ému… ». Cette comparaison a pu contribuer au choix du titre de son livre Mélancolie d’Emmanuel Berl. Mélancolique, il l’a été sur plusieurs plans. Les morts ont ainsi joué un rôle immense dans sa psyché. Outre ses parents, morts avant leurs quarante ans, et son petit frère mort quand il avait dix ans, son oncle maternel Emmanuel Lange disparaît avant sa naissance. A ses vingt ans, il perd aussi son cousin Henri Franck, pur esprit et surdoué qu’il admirait et jalousait à la fois. « J’ai eu des complexes très forts parce que ma mère et ma grand-mère vivaient dans le culte des morts. J’ai considéré que je remplaçais Emmanuel Lange, lequel était infiniment supérieur à moi. J’ai cru que les vivants étaient moins bien que les morts, que la vie était quelque chose d’assez poisseux, assez baveux, assez purulent et qu’en effet, il vaudrait mieux ne pas trop l’aimer ». Heureusement, son père le tire vers d’autres horizons, l’incite à aimer les belles voitures, les chevaux, les femmes, le luxe, les grands hôtels.

Complice d’André Breton

Mélancolique aussi sur le plan amoureux, il aime, ou croit aimer Suzanne Moret. C’est la maman ou la putain sur le plan amoureux, et pour longtemps, Suzanne Moret se refuse, mais cela exacerbe encore plus sa passion, au grand agacement de Proust qui a détecté sa névrose. Cet amour occupera deux livres, dont Sylvia. Le maniaque du mariage rencontre une autre Suzanne, Suzanne Muzart. Avec la complicité d’André Breton, cette rencontre va lui permettre de vivre de véritables scènes rocambolesques, qui s’apparentent totalement au théâtre de boulevard. Breton et Berl se disputent la belle. Rebondissements, brouilles, renversement d’alliance, réconciliations, surgissements inopinés de l’un chez l’autre ; les séquences se succèdent en film accéléré et les lieux aussi. L’un et l’autre sont mariés et elle, la Muzart, face aux deux rivaux, fine mouche, décide d’épouser celui qui divorcera le premier. Emmanuel ne musarde pas ; il n’aime pas sa femme, qui est laide et sans grand intérêt apparemment. C’est lui qui divorce et gagne la belle et sensuelle Muzart.

Il y a parfois dans cet essai passionnant et très documenté une empathie de l’auteur pour son modèle qui se combine aussi à de l’exaspération. Il procède par touches successives en peintre, en aquarelliste, pour saisir « le profil perdu » de cet homme. Parfois en dessinateur méticuleux, il prend du recul, regarde ce qu’il vient de décrire et tente d’expliquer ; de comprendre les choix ou plutôt les non-choix d’Emmanuel Berl. La bêtise, c’est de conclure. Emmanuel Berl n’aime pas choisir, et surtout se choisir.

Dans le livre « interrogatoire » de Patrick Modiano, Berl âgé dit en toute naïveté : « Je crois que j’ai tout de même évité que quelqu’un puisse dire avoir été trahi par moi. Ni les bons gaullistes, ni les résistants, ni les collaborateurs. Je ne crois pas qu’un seul puisse dire que suis un traitre… ». Emmanuel Berl se serait-il trahi lui-même ? En tout cas, beaucoup d’événements peuvent se comprendre par la haine de soi qu’il partageait avec Drieu La Rochelle. Mais lui, Emmanuel Berl, aura eu la chance de partager sa vie pendant quarante ans avec une femme intelligente qui n’était pas une intellectuelle : Mireille. 

Henri Raczymow, Mélancolie d’Emmanuel Berl, Gallimard, 208 p.


 
 

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