Cinéma

"Foxtrot" de Samuel Maoz

Mardi 3 avril 2018 par Florence Lopes Cardozo
Publié dans Regards n°880 (1020)

Fort et bouleversant, Foxtrot traite de deuil, de hasard et de destin, avec le défi, pour les héritiers de la Shoah, de se libérer du poids de la culpabilité pour embrasser la vie, le désir, la légèreté. Un vœu pieux en Israël où, de génération en génération, majorité rime avec armée…

 

A la vue des militaires venus sonner à sa porte, Dafna, la mère du soldat Yonatan, chavire, Michael, son mari, au bout du couloir, blêmit. Avec eux, le réalisateur Samuel Maoz nous projette dans les premières minutes terrifiantes, les premières heures qui suivent l’annonce. Dans l’appartement familial, design et lumineux, rien ne préparait au drame ; quant aux porteurs du message, ils agissent froidement, protocolairement, face à l’anéantissement des parents. L’irruption de ces contraires attise la tension, le huis clos étourdit, l’acteur Lior Ashkenazi, tout en retenue et déflagration, est poignant. C’est dans son vécu que Samuel Maoz a puisé l’intensité de cette première scène : « Ma fille avait l’habitude de prendre le taxi pour éviter d’arriver en retard à l’école. Trêve de luxe, un jour je lui ai dit de prendre le bus, comme tout le monde. Le lendemain, une heure après son départ, la radio annonçait un attentat-suicide sur la même ligne. Il fut impossible de la joindre, les lignes téléphoniques étaient saturées. Ce fut la pire heure de ma vie, bien pire que toutes les épreuves de la guerre du Liban… », confie le réalisateur de Lebanon. « Ma fille a finalement pu me joindre pour m’annoncer qu’elle avait raté de justesse le bus en question et qu’elle était montée dans le suivant. Cette histoire terrible, où hasard et destin se sont mêlés, m’a inspiré le scénario de Foxtrot », expose Samuel Maoz, qui voulait placer le spectateur face à une scène presque banale de la vie israélienne.

Tragédie contemporaine

Dans son triptyque tiré de la tragédie grecque classique, où le héros crée sa propre punition, Maoz s’attarde respectivement sur le père, le fils et la mère, chacun en prise avec des choses maîtrisables et d’autres hors de contrôle. Dans un jeu de distance et de proximité, Maoz pointe les failles enfouies, il dépeint l’armée, sa violence et certaines absurdités, il montre les tensions dans lesquelles sont plongés des gamins de 18-20 ans, ni assez formés ni assez mûrs pour faire face à certaines situations. Maoz affronte les bavures, provoque. Maoz dénonce des humiliations subies par les Palestiniens au passage des check-points. Maoz parle de risques, de tensions, des duels de la vie et de la mort, particulièrement prégnants en Israël, tout comme de la Shoah qui pénètre encore les générations et le pays. Encore une fois, il puise les thèmes de son film au cœur de son expérience : « Ma mère est une rescapée de la Shoah, et durant mon enfance et mon adolescence, je n’ai jamais eu le droit de me plaindre, parce que les pires choses qui auraient pu m’arriver n’étaient rien à côté de ce qui était arrivé aux victimes de la Shoah. L’obligation de refouler une souffrance est terrible pour un enfant et il développe nécessairement des séquelles liées à ce refoulement. De plus, on a exigé de nous de réparer le traumatisme de la génération des survivants : nous avions le devoir d’être forts et virils. Le rêve de chaque enfant de ma génération était de devenir un jour un soldat courageux de l’armée israélienne, pour que ce qui était arrivé aux victimes de la Shoah ne se reproduise plus jamais. Mais tous les enfants n’étaient pas faits pour coller à ce modèle, et ce processus de formation idéologique a laissé de profondes cicatrices chez beaucoup d’entre nous… Chez moi, entre autres, et chez le personnage de Michael, dans le film, dont la réussite professionnelle et ce magnifique appartement représentent une sorte de cage dorée qui cache une souffrance et une grande fragilité ».

Samuel Maoz ne se contente pas d’exprimer sa vision, il la traduit dans un langage cinématographiquement abouti, peaufinant son style, soignant l’esthétique des scènes, des plus réalistes aux plus allégoriques. Luminosité aveuglante, caméra en plongée déstabilisante, décors et situations insolites, musique sur le fil ou lumière tamisée en fin de récit intimiste, Samuel Maoz saisit le spectateur par les yeux pour lui montrer des rudesses de son pays. Son film coup de poing, intime et politique, métaphorique et philosophique, pétri d’amour et de culpabilité, a fait vivement réagir la ministre de la Culture israélienne qui n’avait pas vu Foxtrot. Ce tollé a généré beaucoup d’entrées, déjà en Israël. Le réalisateur n’espérait pas une telle promotion du gouvernement. 

« Foxtrot », de Samuel Maoz.
Avec Lior Ashkenazi, Sarah Adler, Yonatan Shiray
Durée  1h53, V.O. hébreu sst fr/nl,  Sortie en salles  le 25 avril 2018
Grand prix du jury à la Mostra de Venise
Avant-première organisée par IMAJ le mardi 24 avril 2018 à 20h30 au cinéma Galeries, en présence du réalisateur.
Infos et réservations
 www.galeries.be - www.imaj.be

 
 

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