Cinéma

"Une femme d'exception" de Mimi Leder

Mardi 5 mars 2019 par Florence Lopes Cardozo
Publié dans Regards n°1039

Figure de la lutte pour le droit des femmes et des minorités depuis les années 60, Ruth Bader Ginsburg a littéralement déplacé des montagnes. Le film retrace les jeunes années de l’avocate au cœur d’une Amérique conservatrice. « Notorious RBG » siège aujourd’hui à la Cour Suprême…

 
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    Elles ne sont que neuf à intégrer la Faculté de droit de Harvard dans les années 1950, neuf étudiantes à défier le courant contraire des jeunes hommes qui avancent, aisément eux, vers leurs carrières tracées. Son diplôme brillamment décroché, Ruth Bader Ginsburg continue de se confronter au conformisme des universités, puis à celui des cabinets d’avocats, essuie maints refus d’embauche, mais ne cesse de se battre pour frayer sa voie. Femme, mère et juive de surcroît, « RBD » aura l’intelligence d’inscrire son combat personnel dans une cause universelle. L’affaire Charles Moritz, traitée avec son mari Martin, fera évoluer sa carrière. En l’espèce, le célibataire s’était vu refuser une déduction de 296 dollars sur ses impôts, au prétexte qu’il était un homme (un fils) soignant - alors que les femmes, elles, pouvaient en bénéficier de facto. Ce cas lui permet de pointer une discrimination fondée sur le genre. Fine juriste, Ruth Bader Ginsburg amènera le tribunal fédéral à juger cette loi anticonstitutionnelle et ainsi à établir un précédent. « Les affaires qu’elle a gagnées ont changé beaucoup de lois qu’aujourd’hui nous tenons pour argent comptant », souligne la réalisatrice Mimi Leder. « L’histoire de la juge Ginsburg est plus d’actualité que jamais », fait-elle remarquer. « Son héritage a généré les mouvements #MeToo et #TimesUp, et les débats culturels sur l’égalité des sexes, la parité, l’égalité salariale et l’égalité des droits. Ça ne fait que commencer, mais l’on peut remonter directement aux origines. Et tout a commencé avec elle », poursuit-elle.

    Concrétiser ses rêves, faire avancer la société

    A l’issue du célèbre procès Moritz, Ruth Bader Ginsburg cofonde le Women’s Rights Project au sein de l’Union américaine pour les libertés civiles (ACLU). Elle s’implique alors dans plus de 300 procès pour discrimination, dont la célèbre affaire Reed contre Reed en 1971 où, pour la première fois, la Cour a empêché l’application d’une loi discriminatoire envers les femmes. A la tête du Women’s Rights Project, elle remportera encore cinq des six affaires de discrimination fondées sur le genre devant la Cour Suprême de 1973 à 1976. En 1980, le président Carter la nomme à la Cour d’Appel du District de Columbia ; en 1993, le président Clinton la nomme juge à la Cour Suprême, elle est la deuxième femme à être confirmée à ce poste. En 1996, elle rédige le verdict capital de la Cour Suprême lors de l’affaire United States contre Virginia qui déclare que, bénéficiant du soutien financier de l’Etat, le Virginia Military Institute ne peut refuser l’admission des femmes. En 1999, elle remporte le prix Thurgood Marshall de l’Association du Barreau américain pour sa contribution à l’égalité des sexes et aux droits civiques. Dans King contre Burwell, elle est l’une des six juges à préserver un élément primordial de l’Affordable Care Act de 2010 qui permet au gouvernement fédéral de poursuivre les aides aux Américains qui avaient souscrit à une couverture médicale compétitive. La même année, lors du jugement Obergefell contre Hodges, elle joue un rôle majeur dans la décision historique de rendre le mariage entre deux personnes de même sexe légal dans les 50 Etats. Son premier livre, My own words, paru en 2016, a fait un tabac ; ses titres honorifiques, « classements » et distinctions se bousculent. Il paraîtrait en plus qu’elle soit très humaine ! Peut-être un peu autoritaire ? Non, non, c’est juste une question…

    Agée aujourd’hui de 85 ans, la juge qui siège à la Cour Suprême depuis 25 ans est devenue l’une des plus grandes figures progressistes des Etats-Unis. Ses jeunes fans collectionnent t-shirts et mugs à son effigie.

    A l’origine du film et auteur du scénario, Daniel Stiepleman, le neveu du couple Bader Ginsburg a restitué cette tranche de vie de sa tante et de son oncle, grand avocat fiscaliste, avec un souci de véracité juridique, tel que le voulait la juge. Il évoque aussi le couple d’exception que formaient Martin et Ruth, les relations avec leur fille Jane, en particulier. On sort de la salle gratifié d’avoir fait la connaissance de ce petit bout de femme, ô combien volontaire et distinguée, qui, à l’instar de Simone Veil ou de Robert Badinter, s’est battue pour des droits fondamentaux, s’est obstinée à faire évoluer nos sociétés : une Mensch, en quelque sorte…

    « Une femme d’exception » (Titre original : On the Basis of Sex)
    Avec Felicity Jones, Armie Hammer (trop beau), Justin Theroux
    Etats-Unis 2018, V.O. sst FR. Durée : 2h
    Sortie en salles : le 6 mars 2019

     
     

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