Livres

Un été très polar

Mardi 3 juillet 2018 par Bator
Publié dans Regards n°886 (1026)

Pour le coin lecture de votre été, Regards a sélectionné deux thrillers, deux auteurs. Deux univers censés ne jamais se rencontrer et qui pourtant traitent tous les deux de thématiques liées à l'actualité.

Daniel  Silva, La maison aux espions,​ éditions Harper Collins

En 2000, pour son roman The Kill artist, l’auteur américain Daniel Silva a créé le personnage de Gabriel Allon, un espion israélien et restaurateur d’art enquêtant tantôt dans le milieu de la mafia russe, tantôt dans le cadre de la menace terroriste islamiste. Ces deux aspects professionnels de Gabriel Allon en font un personnage de fiction atypique et complexe, loin du cliché de l’espion, comme James Bond, par exemple. Gabriel Allon ne fume pas, ne boit pas et ne drague pas. Il est marié et père de deux enfants. Il est également passionné par le monde de l’art ancien. L’art contemporain, trop peu pour lui.

« Lorsque j’ai créé Gabriel Allon », explique Daniel Silva, « je voulais montrer une autre facette bien distincte et centrale de sa personnalité. C’était un homme doué pour la peinture, mais qui perd, pour son plus grand malheur, le désir de créer. Son désir s’évanouit à partir du moment où il se met à commettre des crimes dans le cadre de son travail d’espion (dans le renseignement israélien). La restauration d’art, son métier officiel, ne lui sert pas seulement de couverture, mais lui permet de rester connecté à l’art, sa passion ».

Gabriel Allon revient en 2015 dans son roman La veuve noire. Fait troublant et prémonitoire, Daniel Silva y décrit les rouages de l’appareil terroriste de Daesh et met en scène un attentat terroriste islamiste à Paris et la traque après de son commanditaire, via Bruxelles. Les attentats de Paris surviennent en cour d’écriture. Daniel Silva, troublé, décide de poursuivre son roman. « C’était comme si cela s’était passé en temps réel », confiera-t-il.

Dans son nouveau roman traduit en français, La maison aux espions, Gabriel Allon se retrouve au cœur d’une histoire mêlant terrorisme, Daesh, le marché de l’art et le trafic de drogues. On sait aujourd’hui que tout cela est interconnecté. Un roman tout aussi prémonitoire que La veuve noire, puisque les attentats de Londres tels qu’ils y sont racontés se concrétiseront quelques mois après sa publication.

Une écriture magistrale, un rythme soutenu, des personnages complexes, une maîtrise totale de la narration, richement documentée. Un roman d’espionnage qui dépasse la seule littérature de divertissement. Un bon moment de lecture.

Eliette Abécassis, Le maître du Talmud, éditions Albin Michel

A Paris, en l’an 1240, le corps sans vie d’un nourrisson chrétien est retrouvé dans le quartier juif. Il semblerait avoir été assassiné. Sur son lange en tissu, on découvre une inscription en hébreu faisant référence à un passage du Talmud. On parle d’un crime rituel. Tous les soupçons s’orientent vers la communauté juive. Comme de coutume. Pour conjurer la vindicte du peuple qui gronde contre les Juifs, il faut à tout prix que Sire Vives, le Grand rabbin de Paris, et son disciple Eliezer trouvent les véritables coupables de ce meurtre.

Le Roi Saint Louis qui régnait en France à cette époque nourrissait une haine profonde envers les Juifs parce qu’ils refusaient d’abandonner leur foi et d’embrasser le christianisme. Il abhorrait leurs livres, le Talmud en particulier, en ce qu'il contredisait les fondements du christianisme. Il sera à l’origine de la disputation entre d’éminents rabbins face à des théologiens et devra statuer sur le sort de Juifs et du Talmud. Seront-ils une fois de plus expulsés et leurs livres brûlés ? L’énigme résolue du meurtre de l’enfant suffira-t-elle à empêcher un bain de sang ?

Eliette Abécassis sait cultiver le mystère. Elle a un sens inné de la narration et du pilpoul, cet art de la discussion et de l’interprétation, du questionnement autour de passages dans la Torah et le Talmud. Quoi de plus normal pour la fille d’Armand Abécassis, le philosophe et talmudiste qui lui a transmis sa flamme pour le judaïsme, l’étude et l’histoire juive qu’elle transmet à son tour à travers ses romans. C’est aussi, raconte-t-elle, en s’inspirant de son père qu’elle a bâti le beau personnage de Sire Vives, le Grand rabbin de Paris.

Dans les interviews qu’elle accorde pour la promotion de son roman, elle n’omet jamais de rendre hommage à son père avec autant de passion que pour le Talmud, ce « livre subversif » qui ose quelques fois contredire la Torah. « Quelle audace ! Les vérités sont plurielles », déclare-t-elle comme un message adressé à ceux qui interprètent leurs textes à la lettre sans le questionner, à l’image des bourreaux de toutes les Sarah Halimi.

A son tour, ce roman vient nous questionner sur l’actualité brûlante de l’antisémitisme.

Merci Eliette Abécassis.


 

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