Le témoin

Eric Zemmour, mélancolie amère

Jeudi 1 novembre 2018 par Laurent-David Samama
Publié dans Regards n°1032

Attention, matière hautement inflammable ! Après Le Suicide français, best-seller aux accents réactionnaires, Eric Zemmour poursuit son œuvre conservatrice avec Destin français (éditions Albin Michel). Un pavé polémique, mi-roublard mi-consternant, dans lequel il pleure la fin de la France catholique synonyme d’effacement national.

Eric Zemmour

Un matin parisien, au cœur de la somptueuse rédaction du Figaro. Avec Albert Zennou, plume distinguée du journal, nous discutons politique lorsque soudain déboule, en chair et en os, un Eric Zemmour jovial ! Rien que de très normal, finalement : depuis 1996, le quotidien classé à droite constitue le QG de cet habile journaliste politique devenu, au fil des ans, idole de la petite lucarne, éditorialiste à succès, puis idéologue vilipendé. Comme souvent, l’image précède l’homme. Elle brouille tout… Et l’on se fait de drôles d’idées à propos d’Eric Zemmour. Idole ou salaud ? Pourfendeur de politiquement correct ou dangereux conservateur ? Une seule certitude : les affaires marchent bien. L’homme de plume s’est mué en gros, très gros vendeur (500.000 exemplaires pour son dernier opus, Le Suicide français, une performance digne d’un auteur de best-sellers).

En dépit de sa passion pour l’écriture, le principal intéressé a compris que pour émerger médiatiquement, il ne fallait plus se contenter d’écrire. Nous vivons à l’heure des réseaux sociaux, des vidéos brut, de la petite phrase reprise partout, commentée, analysée, remembrée. L’ère du coup d’éclat permanent, en somme. Cela tombe bien : notre homme est un débatteur hors pair ! Il chérit l’œil rouge caméra, sait comment capter l’attention, clive et dérive jusqu’à en outrer son auditoire. On ne compte plus ses sorties borderline, ses « dérapages » trop bien maîtrisés. Zemmour a pris le cirque médiatique à son propre jeu. Il s’est enfermé dans un personnage passéiste, jusqu’au-boutiste, chantre du « c’était mieux avant ».

Mais qui est-il vraiment ? Ses contradicteurs l’imaginent irascible, atrabilaire, obtus et même infâme. Loin des idées reçues, il est pourtant un homme avenant. 
« En privé, le garçon est courtois, tutoyeur à souhait, amateur de ballon rond et de rondeurs féminines, volontiers adepte de l’autodérision », écrit ainsi Said Mahrane dans les colonnes du Point. Zemmour, en vrai, désarme. Il brise le cliché, trouble le regard. S’agissait-il d’une illusion d’optique ? Nous avons passé quelques coups de fil pour en avoir le cœur net. Notre première impression était confirmée par de nombreux interlocuteurs : à la ville, le sulfureux idéologue pourrait volontiers entrer dans la case des personnages délicieux. « On passe toujours un bon moment quand on déjeune en sa compagnie », raconte un directeur de chaîne. L’air bonhomme, il s’approche de vous d’un pas alerte, vous serre la main sans se départir d’un large sourire, décide même de s’arrêter un moment pour discuter. Le voilà qui s’enquiert de votre état. On le sent disponible, à l’écoute.

Amis de gauche, idées d’extrême droite…

Exit l’image du sale type. Catherine Barma, productrice du talk-show « On N’est pas Couché » (France 2), confirme : « Je ne suis pas d’accord avec lui sur tout, mais c’est un homme intelligent, qui a de l’humour. Un conservateur, pas un réac, non, un polémiste de droite, quelqu’un qui dit ce qu’il pense ! Un nostalgique, que voulez-vous... » Avant d’ajouter : « Parfois je lui dis : “Mais Eric, tu veux vivre à l’époque des carrioles ?” Comme il a réponse à tout, il me répond : “Au moins, les carrioles, ça polluait pas” ».

Contre toute attente, Zemmour a conservé dans le milieu quelques solides amitiés et de nombreux alliés. Parmi ceux-ci, malgré quelques bémols, Nicolas Domenach, avec qui il officiait sur Itélé, Eric Naulleau (qui débat toujours avec lui dans Zemmour & Naulleau, sur Paris Première), la bande du Figaro ou bien encore celle de Valeurs Actuelles, totalement fan. En somme, des figures de la gauche et de la droite républicaine quand bien même l’éditorialiste est devenu une icône d’extrême droite. Il y a des liens humains que la politique ne défait jamais…

Pour preuve, cette défense acharnée -et curieuse à bien des égards- qu’oppose Laurent Ruquier lorsqu’on évoque sa proximité avec son ancien chroniqueur : « Eric Zemmour, c’est quelqu’un avec qui j’ai eu plaisir à travailler parce qu’il était sympathique, mais je n’ai jamais partagé ses idées. Ce n’est d’ailleurs pas moi ou lui qui faisons monter le Front National. En 2002, Zemmour n’était pas à l’antenne et Jean-Marie Le Pen était au deuxième tour de la présidentielle », conclut l’animateur qui voudrait qu’on « le lâche », tout simplement, avec celui par qui la polémique arrive. Ruquier est passé à autre chose. Zemmour, lui, continue de labourer méthodiquement le champ médiatique.

En dépit de la scandaleuse censure dont il se dit victime, on le lit et l’entend partout. Dans une France du repli, ses idées sont en vogue. Et font surtout des émules. Dans son sillage, une petite bande de réac plus jeunes, mais moins doués tentent ainsi d’appliquer les mêmes recettes que leur aîné : Eugénie Bastié, Geoffroy Lejeune, Alexandre Delvecchio, Charles Consigny. Zemmour a certainement créé quelque chose et engendré sa suite. Alors journaliste politique, il était méconnu et exerçait son talent comme on prêche dans le désert. Désormais idéologue, il a pignon sur rue, influence l’opinion. Sa bataille des idées est depuis longtemps remportée !

Itinéraire d’un Juif contrarié

Dans son nouveau livre, Destin français, l’auteur se fixe un objectif grandiose : écrire son Histoire de France à lui, former son panthéon personnel. La plume est alerte et le récit souvent plaisant. Zemmour est passionné. Aveuglé aussi… L’histoire qu’il raconte n’est pas fiable. Elle est constituée de mythes plus que de faits historiques et vérités scientifiques, repose sur des sentiments, des anachronismes et des intuitions plus que sur de l’analyse froide. Le propos est toujours le même. La France n’est plus la France puisqu’elle n’est plus chrétienne. Puisque l’islam est là. Puisque les frontières ont été abolies et que des vagues de migrants appelant leurs enfants Mahmoud, Hapsatou et Fadila s’installent sur le sol européen… Le disque semble rayé.

Il y a néanmoins une idée puissante derrière Destin français : raconter aux Français leur Histoire. Celle qu’ils ignorent ou n’assument plus. « Il ne faut pas se leurrer », écrit l’auteur. « Le travail de déconstruction opéré depuis quarante ans n’a laissé que des ruines. Il n’y a pas d’origine de la France, puisque la France n’existe pas, puisqu’il n’y a plus d’origine à rien. On veut défaire par l’histoire ce qui a été fait par l’Histoire : la France. L’Histoire est désormais détournée, occultée, ignorée, néantisée. L’Histoire de France est interdite. On préfère nous raconter l’histoire des Français ou l’histoire du monde. Tout sauf l’Histoire de France ».

Et de fait, dans son pavé, Zemmour réhabilite. Tout un cortège de figures délaissées ou mal perçues : Clovis en premier lieu, puis Urbain II, le pape des Croisades, L’Evêque Cauchon qui livra Jeanne d’Arc aux Anglais, Racine, Rousseau et même Pétain… Il fallait oser, Zemmour le fait sans sourciller ! Sauf que le matériel est hautement inflammable et le jeu s’avère dangereux. On ne raconte pas l’histoire impunément. A plus d’un titre, comme le souligne Claude Askolovitch, il est ainsi possible de voir en Zemmour « un cuistre avec un agenda, qui, hélas, exerce en des lieux estimables ». Askolovitch poursuit : « Il faudrait passer une existence à réfuter mot par mot les tricheries de Zemmour, en extraire le sens. Ce serait avilissant. Il n’en vaut pas la peine. Il n’est que le tricheur d’un méchant moment ». D’autres prennent le phénomène par-dessus la jambe. Rien de grave nous dit, pour résumer, Franz-Olivier Giesbert : « C’est notre sale gosse national, une tête à claques inventée pour proférer des horreurs, renverser les meubles, scandaliser le (jeune) bourgeois ».

Il ressort de Destin français une curieuse obsession pour la France catholique. D’autant plus curieuse que Zemmour dédicace son livre à ses parents, Français d’Algérie et juifs. Des « israélites » comme on disait à l’époque. De braves gens qui aimaient profondément la France, savaient ce qu’ils lui devaient. Qui se retournaient vers leur Algérie natale, lorgnaient vers Israël sans y voir quelconque dilemme. Des gens à l’aise avec leur double identité, « Juif à la maison, Français dans la rue », comme le souligne l’auteur lui-même dans un chapitre introductif d’une étonnante transparence. Jadis, chez les Zemmour, « on respectait strictement les lois de la casherout, on séparait selon les principes bibliques le lait et la viande, mais on aimait aussi les bons restaurants ». Sans en faire tout un plat…


 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Henri Roanne-Ro... - 14/11/2018 - 8:57

    Oui, rendez le anodin, voire sympathique, inoffensif... Contribuez à banaliser ses idées. Surtout, n'en faites pas un plat, n'est-ce pas ?

  • Par Henri Roanne-Ro... - 14/11/2018 - 9:44

    Pas de quoi en faire un plat, n'est-ce pas ? Un homme qui, enfant, mangeait casher, ne peut pas être tout à fait mauvais. Si jovial, ouvert, enjoué, voire sympa. D'accord, il est un peu roublard mais il daigne néanmoins .s'arrêter pour saluer l'auteur !
    Ok, banalisez ses "idées", rendez les anodines, inoffensives. A 500.000 exemplaires, elles méritent le respect,...

  • Par Mat Imanzi - 19/11/2018 - 20:46

    Article désolant et consternant, à l’exception de la réaction de Claude Askolovitch que je partage en tous points. Ce n’est même pas de la banalisation, c’est de la valorisation (photo avantageuse, ton badin, inventaire des amitiés...). Quelle est la prochaine étape ? Un article sur Alain Soral pour nous expliquer qu’il est beaucoup plus gentil qu’on ne le pense et qu’il a de solides amitiés à Paris ?!...
    Cela conduit malheureusement à avoir un autre regard sur Regards...

  • Par puyenchet gerald - 1/12/2018 - 16:23

    Zemmour!trés bon il faut le lire parfois au deuxieme degré mais il est parfait.