Culture/Livres

Émilie Frèche : "Les écrivains ne sont pas là pour être gentils. Ils sont là pour donner à voir une vérité sensible"

Mardi 4 décembre 2018 par Laurent David Samama
Publié dans Regards n°1034

Ecrivaine et scénariste, Emilie Frèche signe Vivre ensemble, un quatorzième roman explosif racontant le quotidien d’une famille recomposée sur fond de Paris meurtri par les attentats. Un livre polémique, explorant les champs du réel et de l’intime.

Déborah, l’héroïne de Vivre ensemble, semble incarner un alter ego littéraire naïf et cynique. La noirceur de l’époque aurait à ce point influé sur votre œuvre ?

Ce texte, contrairement à ce qu’on a pu en dire, n’est pas une autofiction. Il n’est d’ailleurs pas écrit à la première personne, et donc non, je ne crois pas que Déborah soit mon alter ego littéraire. Elle me paraît bien plus patiente et conciliante que je ne pourrais l’être dans sa situation. Si, comme elle, j’avais été soumise à une telle violence intime, si, par exemple, le fils de mon compagnon m’avait menacée avec un couteau de cuisine comme c’est ce qui lui arrive dans la scène d’ouverture de mon roman, je serais partie sur le champ. Je n’aurais pas pris le risque de faire vivre mes fils sous le même toit qu’un enfant en telle souffrance, et donc potentiellement dangereux. Par ailleurs, je n’ai pas l’impression que Déborah soit cynique. Elle est même assez romantique, et comme tous les idéalistes, extrêmement naïve : elle s’imagine que pour vivre ensemble, l’amour suffit. Ce qui est une bêtise sans nom. Qu’est-ce que l’amour a à voir avec la manière dont on se partage un territoire ? Concernant la noirceur de l’époque, je ne peux nier qu’elle me touche et m’influence. Je suis en effet extrêmement sensible, au sens physique du terme, à ce qui se passe dans le monde, et au lendemain des attentats, je ne pouvais pas ne pas écrire sur cette violence. Ne serait-ce que pour la mettre à distance, et pour me libérer de son corollaire - la peur.

On vous sait engagée dans la lutte contre l’antisémitisme. Vous êtes également devenue une compagnonne de route du Printemps républicain. La politique serait-elle devenue plus qu’un arrière-plan pour vos romans ?

Je nourris depuis longtemps le fantasme d’écrire une grande 
histoire d’amour, très simple, intemporelle, qui pourrait se passer n’importe où, mais au fond, les sujets qui m’intéressent vraiment sont ceux qui concernent le monde dans lequel nous vivons. Je crois que cela tient en partie à ma formation juridique. Titulaire d’un DEA de philosophie du droit, j’ai beaucoup lu et réfléchi sur la démocratie, la justice, la liberté, la violence… Autant de questions que l’on retrouve dans mes livres. En 2004, je publiais Le sourire de l’ange, qui raconte une difficile d’histoire d’amour entre un jeune Juif et une jeune musulmane dans une banlieue de Mulhouse au lendemain de la seconde intifada. Quatorze ans plus tard, je termine un scénario sur le délit de solidarité que j’espère réaliser en 2019. On dit que l’écriture est une obsession, et en ce qui me concerne, c’est assez juste puisque le sujet est toujours le même : la fraternité.

Au fond, Vivre ensemble est une histoire d’explosions. Explosions symboliques de la cellule familiale traditionnelle, mais aussi explosions concrètes, celles des attentats de Paris, de l’Hypercacher, de Nice, du Stade de France...

C’est tout à fait juste. C’est un livre sur le chaos. Et sur un couple de résistants, ou peut-être même de résiliants au sein de ce chaos. Pierre et Déborah n’ont rien d’autre que leur amour pour rester debout. Mais cela leur suffit pour tenter de faire famille, et donc société, au sein d’un monde où ils ont tous les vents contraires. Ils incarnent à mes yeux les parisiens exemplaires que nous avons été au lendemain du 13 novembre - des gens sans haine, qui n’auront pas cédé un pouce sur leurs valeurs et leurs habitudes, et qui auront mis un point d’honneur à ne pas cesser de croire en une société fraternelle. C’est cette foi-là que l’emménagement de cette famille recomposée symbolise, alors que ça explose de partout - à l’intérieur, avec un enfant difficile instrumentalisé par sa mère dévorée de jalousie, Salomon, et à l’extérieur, avec les différents attentats qui ont jalonné l’année 2015. 

La sortie du roman s’est accompagnée d’une vaste polémique autour du concept d’autofiction. Comment vit-on ces moments quand on est auteure ?

« Qui sont ces gens qui s’invitent dans mes livres ? » avait dit Christine Angot à propos d’une femme qui prétendait se reconnaitre dans un de ses romans. Cette phrase m’avait fait rire et, me concernant, je répondrai : une ex-femme qui n’a pas digéré sa séparation d’avec le père de son fils, et qui utilise leur enfant pour nous atteindre. Le fait qu’elle ait réclamé 50.000 euros de dommages et intérêts plutôt que d’aller au bout de la demande d’interdiction du livre, et surtout de reprendre son enfant dont elle a juridiquement la garde pleine (mais alternée dans les faits depuis un an) suffit à le prouver. C’est une 
histoire assez pathétique de petite vengeance comme des milliers de couples séparés peuvent en vivre, et qui aurait dû rester privée, car si Séverine Servat n’avait pas été l’épouse de Rugy, à l’époque président de l’Assemblée nationale, personne ne lui aurait tendu le micro. La polémique n’était pas agréable sur le moment, (surtout pour l’enfant en question qui a dû nier auprès de ses camarades le fait qu’il m’avait agressé avec un couteau, par exemple, puisque sa mère avait crié à la France entière qu’il était le Salomon du livre), mais je ne peux pas dire qu’elle m’ait atteinte. J’ai simplement été intellectuellement déçue que des gens qui ne jurent que par la littérature se placent subitement sur le terrain de la morale. « On ne peut pas écrire sur un enfant ! On ne peut pas le dépeindre sous un jour si noir ! Oulala, c’est mal ! » Ah bon, et pourquoi ? Il n’y a pas dans la vie des enfants durs, violents, insupportables, et face auxquels nous sommes sans ressource ? Les écrivains ne sont pas là pour être gentils. Ils sont là pour donner à voir une vérité sensible. Et au vu de la polémique, je me dis que c’est ce que j’ai fait avec ce livre. J’ai donné à voir une vérité socialement inaudible sur la difficulté à vivre avec l’enfant de l’autre. Mon livre dérange, et je l’assume parfaitement. Ce qui aurait été horrible, c’est d’être empêchée de publier. 

En bref

Vivre ensemble met en regard la difficulté de faire société après le 13-Novembre et la cohabitation complexe au sein d’une famille recomposée. Symboles de ces obstacles : ce que la journaliste du Monde des Livres, Raphaëlle Leyris, identifie comme « les heurts de l’héroïne avec le fils de son nouvel amoureux, un petit garçon perturbé, manipulé par une mère hystérique ».

Ce roman puise dans le réel. Et notamment dans la vie privée de quelques personnages publics. La romancière elle-même, son nouveau compagnon Jérôme Guedj, mais aussi l’ex-compagne de ce dernier, Séverine Servat de Rugy, désormais épouse du ministre de l’Ecologie. Madame de Rugy affirme que Vivre ensemble « relève du viol de l’intimité » et du 
« harcèlement textuel ». Dans chaque exemplaire du livre, elle a obtenu l’insertion d’un encart indiquant « que des passages portent atteinte de manière répétée à l’intimité de sa vie privée et à celle de son enfant mineur – ce qui a été contesté par l’auteur ».

 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/