Opinion

Ecriture inclusive : Le féminisme de salon

Lundi 20 novembre 2017 par Sarah Borensztein

Voilà quelque temps, nous avons pu voir fleurir sur le net, les réseaux sociaux et certains médias une manie des plus inesthétiques et tenant, il faut bien l’avouer, davantage du langage binaire que littéraire : l’écriture inclusive. Avec ce mignon petit label laissant présager quelque chose de sympathique et de rassembleur, on s’engouffre en réalité dans ce que l’on peut se plaire à appeler le « féminisme de salon ».

Il s’agit, sans doute avec toutes les bonnes intentions du monde pour un bon nombre des personnes concernées, de s’attaquer aux formes en supposant que cela va avoir un impact sur le fond. Alors oui, la « comm’ » peut avoir son importance (a fortiori à une ère où nous baignons dedans). Dans les combats d’émancipation, dans les échanges et les débats, la manière dont on communique avec l’Autre, adversaire ou compagnon de lutte, est à mesurer et à ciseler. Pour autant, il est à rappeler une nuance de taille : la langue en elle-même n’est pas seulement un outil. Il ne s’agit pas d’un objet sans ancrage que l’on peut moduler au gré des besoins ou des envies, mais d’une pièce historique qui évolue (puisque vivante) au fil du temps, tout en conservant traces de ce qui a précédé.

La langue, française en l’occurrence, est le reflet du monde ; elle traduit le réel, elle ne le dicte pas. La  modifier pour espérer transformer la société est un non-sens ; le véritable combat consiste à changer la société pour que les mots prennent un autre sens. Si les femmes-sujets manquent de visibilité dans la société, il y a fort à parier que ce n’est pas en martelant leur présence à coup de hashtags et de réformes orthographiques en carton que l’on va réussir à les imposer à l’inconscient collectif. C’est, au contraire, semble-t-il, faire montre d’une grande faiblesse et d’une pauvreté intellectuelle confondante que de tenter aussi grossièrement d’enfoncer une porte ouverte.

Le sens des mots évolue avec le temps de lui-même, sans que l’on ait besoin d’imposer, à la manière d'un Minitrue, le « penser juste » ou le « penser vrai ». Songeons à des termes comme « nationaliste » ou « libéral », qui n’avaient pas le même sens au 19e siècle qu’aujourd’hui ; les mots n’ont pas bougé, mais leur évocation ne suscite plus tout à fait le même imaginaire qu’autrefois parce qu’entre temps, le monde a vécu. Notons au passage que nous avons, en français, des tas de mots qui sont féminins ou masculins, sans que l’inconscient de celui qui les prononce, les écrit ou les entend ne soit systématiquement obscurci par des connotations sexuées et cela, quelles que soient les raisons qui ont amené à donner un genre au terme en question. Au pire, la poésie s'emparera de ces coquetteries... Est-ce là un drame ?

L’écrit ne se suffit pas

D’un point de vue philosophique, tout ceci peut rappeler quelque peu la façon dont on conçoit le rapport aux lettres dans le judaïsme. Deux domaines s’y enchevêtrent, en effet, en permanence pour faire sens : la Loi écrite et la Loi « orale ». C’est, d’ailleurs, dit-on souvent, une des raisons pour lesquelles une partie des Juifs n’ont pas donné crédit à la figure de Jésus. On raconte, en effet, que le Christ suivait à la lettre la Loi écrite, mais prenait beaucoup plus de distances avec la tradition orale et ses commentaires, ce qui leur semblait inconcevable puisque les deux pans devaient, selon eux, être observés en miroir. Il ne s’agit-là que d’une parenthèse théologico-liturgique dans un débat on ne peut plus terre-à-terre et laïque. Néanmoins, l’idée, développée par le judaïsme, que l’écrit, bien que fondamental, ne se suffit pas à lui seul et ne peut être compris et complet qu’avec des clés de lecture situées hors de lui, a peut-être de quoi faire réfléchir.

Que l’on soit croyant ou athée, pratiquant ou non, il faut bien reconnaître qu’il y a dans les textes sacrés des perles de sagesse. Le rabbin Delphine Horvilleur nous dit que si le Texte reste en apparence inchangé, il va dire de nouvelles choses à mesure que de nouveaux lecteurs vont surgir. Et si cela semble une bien sage remarque pour le monde du sacré, il n’est peut-être pas interdit d’appliquer la même réflexion sur notre monde laïque… L’écrit est important, mais c’est l’oralité, la culture, la conscience collective qui vont lui donner sa pleine complexité.

C'est en faisant de la place aux femmes-sujets dans le monde que le mot « écrivain » ne renverra ni à un pénis ni à un vagin, mais à rien de plus qu'un être pensant qui manie les lettres, ou que « policier » renverra à un représentant de la fonction publique et non à des parties génitales en képi.

La responsabilité est multiple ; il nous faut donner la même ambition aux deux sexes et la visibilité des femmes actives et réalisées doit être appuyée. La femme-objet n'est pas un projet de société, mais un individu vociférant sa colère et ses évidences non plus, même s'il peut constituer un bon défouloir à la souffrance. De la même façon, ressentir le besoin compulsif de devoir à tout prix préciser le sexe d'un médecin ou d'un auteur a quelque chose de très malaisant, alors même que l'on se tue à répéter que cet élément n'a aucun poids dans la capacité à exercer un métier.

En créant l'espace qui leur est dû à des femmes intelligentes, cultivées, fortes, construites et intellectuellement riches et nuancées (c’est-à-dire, des individus de qualité), les mots renvoyant aux fonctions et rôles qu'elles occupent prendront d'eux-mêmes un sens neutre, ou plutôt, ambivalent.

S’en prendre à l’écrit en le réformant de force consisterait tout bonnement à faire l’impasse sur ce qui doit réellement évoluer. Et, plus grave, il s’agit là d’un geste de faible, correspondant aux mécanismes de la censure et d’idéologies totalitaires, soft ou coercitives, qui fonctionnent souvent sur ce même principe : s’attaquer à la forme et laisser entendre qu’elle résume le fond, en éclipsant tout simplement ce dernier. Prétendre avec aplomb, comme s'il s'agissait d'une vérité bien établie, qu’il faut enlaidir une langue aussi magnifique pour faire de la place aux femmes est d’une tristesse infinie et laisse à penser que nous avons une foi toute modérée en la capacité élastique de l’esprit humain, mise en œuvre depuis des siècles, à donner sens aux mots et au monde.


 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Kalisz - 21/11/2017 - 21:01

    La gauche caviar, en effet.
    Nous voici dans les salons des Précieuses Ridicules. Après Tartuffe, Molière avait déjà tout vu.
    La cigarette, les gauloises, les gitanes: où est le masculin.
    Au fond, heureusement , ces précieuses de guignol, ne s'occupent que de cela. Ce serait catastrophique si elles s'agitaient sur d'autres questions moins futiles.

  • Par Nicky De Mayer - 22/11/2017 - 10:00

    Très belle démonstration! c.q.f.d.

  • Par Smierzchalska Eliza - 22/11/2017 - 12:50

    Merci pour cet article... merci d'attirer l'attention sur le côté idéologique du français inclusif qui semble échapper à beaucoup. Je ne peux m'empêcher de penser à la langue anglaise qui est un exemple de neutralité: les noms n'ont pas de genre, si vous voulez préciser que votre chat est un chat ou une chatte vous dites "my male/female cat" , les adjectifs ne s'accordent pas , le masculin ne l'emporte pas, "she/he" devient "they." En toute logique inclusive les société anglophones devraient être un modèle d'équité!