Cinéma

"La Douleur" d'Emmanuel Finkiel

Jeudi 1 Février 2018 par Florence Lopes Cardozo

Porté par Mélanie Thierry impressionnante d’intensité, le film chemine, mot par mot, maux par maux, la douleur de Marguerite Duras dans l’attente de son mari, l’écrivain et résistant Robert Antelme, arrêté et déporté à Paris en 1944. De la mélodie des phrases lues aux images confondantes d’histoire et d’abstraction, Emmanuel Finkiel maîtrise tous les langages du cinéma. Interview.

 

Le film commence et termine par la lecture, par Marguerite Duras, de ses écrits. Cette voix intérieure et littéraire sous-tend le film. Quel lien vouliez-vous établir entre le livre, le cinéma et le spectateur ?

Je me suis interrogé sur ce qui me faisait tant d’effet à la lecture du texte. Evidemment, il y a ce qu’elle raconte de cette attente et ce qu’elle révèle petit à petit, à savoir les atrocités nazies qui ont eu lieu quelques mois avant l’action. Mais au-delà de son récit, ce qui me touche par-dessus tout, c’est comment elle le raconte. C’est-à-dire ses mots, le rythme de son texte, sa musique. Je pense que les témoignages nous nourrissent, nous font réfléchir et nous font avancer, mais ce sont le style et l’intérieur d’une fiction qui nous touchent. Donc, ce texte était important pour moi parce qu’il véhicule ce sentiment profond et complexe, que Marguerite Duras appelle la douleur, jusqu’à l’intimité des gens qui voient le film. C’est pour ça que la musique du texte est au cœur de la construction du film et l’amorce.

Pensez-vous qu’il y aurait une gêne à évoquer l’angoisse de l’attente face aux souffrances physiques et psychologiques endurées par les déportés ?

On peut dire que peu d’ouvrages, de récits et de littérature ont traité de ce processus-là. On a parlé de la libération des camps, de la découverte des camps, du retour de certains déportés, mais on a très peu focalisé l’attention sur celles et ceux qui attendaient. Et c’est ça qui est remarquable avec le récit Duras, il est l’un des rares récits à relater ce moment charnière d’une époque où le monde moderne, en Europe, redémarre sur des braises et sur un grand cimetière. En 1945, 46, 47, on n’a pas beaucoup parlé de ce retour, car les déportés et témoins eux-mêmes ne parlaient pas ou ne savaient pas comment parler. Et, pour en revenir à votre question, si le récit d’un déporté relève souvent de faits, celui de quelqu’un qui attend relève quasiment de la folie et est difficile à transmettre quant à l’objet d’une angoisse. Cet objet est si confus -et on le voit bien et dans le film et dans ce que raconte Duras- qu’à un moment donné, c’est à se demander si c’est Robert Antelme qu’elle attend ou si elle n’est pas enfermée dans une espèce d’idée ou de processus. Tout cela est assez complexe et touche au singulier.

L’adaptation de ce texte d’un auteur français et résistant permet de conjuguer le singulier et l’universel...

L’universalité est dans le texte : elle nous raconte quelque chose d’effectivement extrêmement singulier, d’une manière tout à fait subjective - Duras le dit elle-même : elle parle au nom de toutes ces femmes qui attendent lors de tous les conflits, elle généralise, et ce qu’elle raconte là est valable pour nombre d’époques, je dirais particulièrement la nôtre, sous plusieurs latitudes. C’est un processus qui malheureusement se répète, encore et encore, et massivement. En ce qui concerne le singulier, le mien, mon père est un homme qui a attendu toute sa vie. Même quand il a su qu’il n’y avait plus personne à attendre, il est resté dans cette situation d’attente. Et le livre m’a replongé, si je puis dire, là-dedans.

Vous évoquez « la présence de l’absence » qui traverse les générations. Comment cette attente se traduit-elle pour vous ou vos enfants ?

Créer un présent tout hanté d’absents constitue et fabrique de la douleur, alors la conscience construit des scénarii pour essayer de combler le manque. Je ne peux qu’observer que le manque continue à faire écho et je me demande parfois comment et par où cela s’est transmis. A mon tour, il ne me semble pas l’avoir formulé, mais bien sûr que « ça » passe. Et on le sait. Les tragédies intérieures d’une famille résonnent encore très longtemps, des tas d’informations ou peut-être de mal-être nous traversent. Comme dit Duras, l’attente est une espèce d’ogre qui se nourrit de beaucoup de choses et qui fabrique beaucoup de choses pour se nourrir.

La Douleur, un film de Emmanuel Finkiel (Madame Jacques sur la croisette, Voyages, Casting, etc.)
Avec Mélanie Thierry, Benoit Magimel, Benjamin Biolay, Shulamit Adar.
D’après La Douleur de Marguerite Duras, publié par P.O.L.
Sortie en salle : le 31 janvier 2018
Durée : 2h06

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  • Par ARABDIOU HAKIM - 12/02/2018 - 20:06

    J'ai vu le film. C'est bien Marguerite Duras. J'ai aimé moyennement pour rester poli. Comment mourir d'inquiétude, courir tous les risques pour son mari, résistant arrêté par les nazis, et en même temps le faire cocu avec son ami et camarade de la résistance, avant, pendant et après sa libération pour finir par le quitter deux ans plus tard ?