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Djerba la Juive

Jeudi 1 juin 2017 par Roland Baumann
Publié dans Regards n°863 (1003)

Grande destination touristique en Méditerranée, l’île de Djerba est un haut lieu de la mémoire séfarade et reste le cadre de vie d’une des dernières communautés juives en terre d’islam.

Synagogue de la Ghriba

Chaque année pour la fête du Lag Baomer, la synagogue de la Ghriba à Djerba attire des milliers de pèlerins, venus de la diaspora juive tunisienne en France ou en Israël, et aussi beaucoup de non-Juifs, issus de la société locale ou touristes étrangers, joyeux de participer à cette fête atypique, véritable survivance culturelle du judaïsme séfarade en Afrique du Nord. S’agit-il d’une campagne de relations publiques du gouvernement tunisien autour d’un pèlerinage juif, célébré au début de la grande saison touristique, dans un pays qui n’a pas encore surmonté les retombées internationales négatives des attentats du Bardo et de Sousse en 2015 ? Le Premier ministre tunisien Youssef Chahed, venu assister au dernier jour de la fête de la Ghriba, le 14 mai dernier, a parlé au nom de la Tunisie, se félicitant du retour de la sécurité dans « un pays ouvert, tolérant et en réconciliation avec son identité ». Comme les années précédentes, le pèlerinage s’accompagnait d’un grand déploiement sécuritaire. Forces de sécurité étaient présentes, armes au poing, gardant le périmètre de la synagogue et de l’oukala (caravansérail) qui lui fait face, ainsi qu’aux checkpoints qui contrôlent l’accès aux zones de grands hôtels et aux quartiers juifs de Djerba.

Les Juifs de Djerba se concentrent à Hara Kbira, grand faubourg de Houmt Souk, le chef-lieu de l’île. C’est dans ce quartier que les enfants et adolescents juifs fréquentent l’école juive, de la maternelle à la yeshiva. Le Joint soutient cette institution garante de la pérennité du judaïsme djerbien. Hara Sghira, quartier plus au sud, proche du site de la synagogue de la Ghriba et aussi dénommé Erriadh, abrite également une partie de la communauté juive de Djerba. L’architecture traditionnelle de cette ancienne bourgade juive attire aujourd’hui des Européens qui transforment les maisons typiques en résidence estivale, maison d’hôtes ou hôtel de charme, tel l’hôtel Dar Dhiafa, aménagé dans une série d’anciennes maisons juives d’Erriadh. Bel exemple de petite institution privée qui valorise l’architecture locale pour une clientèle de touristes amoureux d’orientalisme et d’authenticité. C’est à Erriadh qu’à l’initiative du Tunisien Mehdi Ben Cheikh et de sa galerie parisienne Itinerrance, a été réalisé en 2014 le projet d’art urbain Djerbahood, auquel ont participé une centaine d’artistes internationaux en collaboration avec les habitants qui offraient leurs murs au Street Art. Parmi les nombreuses œuvres encore visibles de Djerbahood, notons ce portrait du poète Mahmoud Darwich (1941-2008), président de l’Union des écrivains palestiniens et membre du comité exécutif de l’OLP, peint par le street artist libanais Yazan Halwani.

Diversité culturelle de Djerba

Naceur Bouabid, ancien président de l’Association pour la sauvegarde de l’île de Djerba, dit la nécessité de défendre l’identité plurielle de la société locale : « Les grandes richesses de notre patrimoine culturel ont été négligées ou exploitées à mauvais escient par le tourisme de masse. Il faut mettre en valeur l’arrière-pays, éveiller les consciences pour faire prévaloir les trésors de la diversité culturelle de Djerba et relancer le dossier d’inscription de l’île sur la liste du patrimoine de l’Humanité de l’UNESCO. Le judaïsme constitue un maillon essentiel de l’ensemble multiculturel propre à Djerba. Ici, nous vivons la tolérance culturelle et religieuse ! Djerba est l’île où toutes les minorités ont leur place au soleil ! ». Naceur Bouabid appuie son discours multiculturaliste en évoquant les spécificités religieuses et ethniques insulaires : Djerba est un haut-lieu de l’Ibadisme, ce courant égalitaire de l’islam, et aussi l’un des principaux foyers du vieux fond berbère jadis propre à l’Afrique du Nord.

C’est au nom des traditions de l’île que ce passionné d’histoire locale affirme son intérêt pour la communauté juive de Djerba, les légendes et traditions du pèlerinage de la Ghriba : « Je vois dans la synagogue des femmes agenouillées avec les œufs sur lesquels elles ont inscrit des vœux qu’elles vont déposer dans la grotte des miracles, avec l’espoir qu’ils seront exaucés dans l’année. Ce rite manifeste le caractère superstitieux des natifs de Djerba, tant juifs que musulmans. Des musulmanes souffrant de stérilité ne voient aucun mal à tenter la chance en participant elles aussi au pèlerinage. La Ghriba pour nous, natifs de Djerba, c’est la Hiloula, la grande fête ! ». Dans Juifs et musulmans en Tunisie (éd. Tallandier), Abdelkrim Allagui, professeur à l’Université de Tunis, met en valeur l’histoire des relations de solidarité et de collaboration entre Juifs et musulmans tunisiens, sans pour autant cacher les conflits et pogroms récurrents sous le mandat français et après l’indépendance, en particulier suite à la guerre israélo-arabe de 1967. Quelque 120.000 Juifs vivaient en Tunisie en 1946. Ils étaient 1.500 en 2003, moins de 0,1% de la population tunisienne, vivant en majorité à Djerba et à Zarzis, aux portes de la Libye.

Président de la Synagogue El Ghriba et de la communauté juive Erriadh Djerba, Perez Trabelsi retrace l’histoire de la communauté juive locale et l’impact des attentats commis à la synagogue de la Ghriba en 1985 et 2002. Vivant entre Djerba et la France, où habitent ses enfants, il s’occupe tous les ans du pèlerinage, ce grand symbole de la communauté juive de Tunisie. Conscient du déclin du judaïsme tunisien, surtout après 1967, il affirme son profond attachement à son île. Comme la plupart des Juifs à Djerba ou à Zarzis, il s’exprime de préférence en arabe ou en hébreu et souligne les bonnes relations de sociabilité avec ses voisins musulmans : « Nous sommes tous de Djerba ! ».

Lieu saint et antique

Comme le précisent les divers panneaux d’information accueillant les visiteurs de la synagogue de la Ghriba, la célébration annuelle honore la mémoire de Rabbi Meïr Ba’al Haness et de Rabbi Shemun Bar Yohai. L’édification de la synagogue remonterait à la destruction du Premier Temple par Nabuchodonosor : des Cohanim (prêtres du Temple) fuirent Jérusalem emportant à Djerba des vestiges du sanctuaire détruit, qui selon la tradition furent incorporés dans l’édifice de la Ghriba. Lieu saint et antique, restauré à travers les siècles, cette synagogue demeure un des grands centres spirituels du judaïsme et le gouvernement tunisien consacre un budget important à la promotion du pèlerinage annuel, mettant en valeur l’esprit de coexistence et de respect mutuel intercommunautaire qui y règne.

Luc Kreisman, président de la Maison de la Culture juive à Bruxelles est un fin connaisseur du judaïsme tunisien. Participant à la fête de la Ghriba ces deux dernières années, il recueille depuis bien plus longtemps des témoignages sur cette tradition. « D’un point de vue halakhique, cette fête de deux jours n’est pas du tout casher ! », souligne-t-il. « Elle comporte des pratiques superstitieuses et aussi une procession rituelle, un cas unique dans le judaïsme. Célébration villageoise de tradition populaire à l’origine, elle est devenue la célébration mythique de tout un peuple depuis l’exode massif des Juifs tunisiens qui suivit l’indépendance et les conflits du Proche-Orient. Elle rassemble toute la communauté juive locale et la communauté juive tunisienne émigrée en France ou en Israël, ainsi que d’autres Juifs étrangers, curieux de vivre cette vieille tradition séfarade. Aujourd’hui, de plus en plus de Djerbiens non juifs considèrent que cette fête fait partie de leur patrimoine culturel dont ils sont très fiers ».

La communauté juive de Zarzis (située à une cinquantaine de kilomètres de Djerba) compte une centaine de Juifs, pour la plupart des orfèvres, dont les coûteux bijoux traditionnels sont fort appréciés par leur clientèle musulmane, y compris parmi les natifs de Zarzis émigrés en France. Les enfants fréquentent l’école juive locale après leurs cours dans l’enseignement public. Certaines filles ne vont qu’à l’école juive, parce que leurs parents refusent la mixité scolaire. L’enseignement est en hébreu, mais à la maison, on parle arabe dans toutes ces familles juives, habitant toutes un même quartier du centre-ville qu’entoure un erouv, cette « clôture rituelle » permettant aux Juifs religieux de transporter biens et nourriture pendant le shabbat. Président de la communauté de Zarzis, Eliyahou Sofer évoque l’incendie criminel de la synagogue en 1983, reconstruite à l’identique et inaugurée en 1989. Il met en valeur les bonnes relations avec ses voisins arabes. On ne se marie qu’entre familles juives vivant à Djerba et Zarzis. Mais, signe d’un début d’émancipation féminine, la fille d’Eliyahou Sofer étudie l’informatique à l’Université de Tunis ! La synagogue d’El-Mouensa tombe en ruines et le cimetière juif situé entre Zarzis et cette bourgade voisine, vide de Juifs, semble en déshérence… Mais comme le montrent la vie juive au quotidien et le nombre important d’enfants et de jeunes dans ces petites communautés, le judaïsme tunisien reste bien vivant à Djerba et à Zarzis, ces paradis du touriste dans le sud tunisien. 


 
 

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