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Dessins assassins ou la corrosion antisémite

Jeudi 23 mars 2017 par Nicolas Zomersztajn

A travers l’immense collection d’affiches, de dessins originaux, de tableaux, de cartes postales et d’objets antisémites appartenant à Arthur Langerman, le Mémorial de Caen a décidé de consacrer une exposition temporaire à la propagande antisémite, propagande de la haine et de la stigmatisation, propagande assassine.

 

A travers cette collection privée, il s’agit notamment de montrer la constance de l’antisémitisme en Europe dès qu’une crise survient. Après une longue introduction qui fait commencer l’exposition à la fin du 19e siècle, avec la « France juive » de Drumont et l’Affaire Dreyfus, la période privilégiée est celle où l’antisémitisme fut non seulement exacerbé, mais où il finit par nourrir une politique d’extermination. 

Né en aout 1942 à Anvers et arrêté par les Allemands le 28 mars 1944, est ce que l’on appelle communément un enfant de la Shoah. Grâce à l’intervention de la Reine Elisabeth, il fait partie de ces enfants juifs envoyés par la SIPO-SD à la pouponnière Castro. Ses parents ont été en revanche déportés vers Auschwitz-Birkenau dans le 25e convoi, le dernier des convois partant de Malines. Seule sa mère survivra et comme nombre de rescapés d’Auschwitz-Birkenau, elle ne parlera pas de ce qu’elle a subi.

Le procès Eichmann déclenche une prise de conscience chez le jeune homme. Fasciné, il tente de comprendre l’antisémitisme, ses causes, ses conséquences. À l’âge de 30 ans, il commence sa collection en marge d’une vie professionnelle intense. Vers la fin de sa carrière, il peut enfin se consacrer à temps plein à sa passion. Collectionneur reconnu. Il a accumulé énormément et possède environ 7.000 pièces. « Il n’y a pas un jour où je n’achète pas », fait-il remarquer.

« J’ai entamé cette collection de dessins et de cartes postales antisémites pour comprendre le regard qui est posé sur les Juifs », explique Arthur langerman. « En filigrane, il y a cette question qui me hante depuis toujours : Pourquoi ces 16 millions de Juifs ont-ils fait l’objet de tant de haine pour qu’on en vienne à les exterminer ? Or, en 1939, 16 millions de Juifs sur une population de 2 milliards, c’est marginal. Qu’ils soient riches ou pauvres, grands ou petits, laids ou beaux, bêtes ou intelligents, la haine dont ils font l’objet elle la même ».

Si dans l’antisémitisme « light », qu’on retrouve surtout dans les pays anglo-saxons, il s’agit surtout de se moquer du Juif (Le Juif est souvent un commerçant parvenu, ridicule et escroc. Physiquement, on le distingue grâce à son grand nez crochu et son chapeau buse), les antisémitismes français et allemand sont beaucoup plus virulents. Le Juif est complètement déshumanisé. Il est souvent dépeint sous les traits d’un animal monstrueux comme le rat, l’araignée, le serpent, la pieuvre, …

Ce processus de déshumanisation est essentiel car il s’agit de bien insister sur l’idée selon laquelle le Juif n’est pas un être humain. « Cela prépare les esprits à la persécution et à l’extermination des Juifs ». Ainsi dans le journal antisémite Der Stürmer, paru entre 1924 et 1945, chaque jour des caricatures antisémites horribles sont publiées. Philipp Rupprecht dit Fips, ce caricaturiste allemand qui a été dessinateur dans ce journal nazi a publié des milliers de dessins dans lequels traitait de manière obsessionnelle des Juifs.

Tous ces dessinateurs antisémites sont talentueux et plein d’imagination. « Ils sont capables de mettre les Juifs dans toutes les positions et sous toutes les formes », observe Arthur Langerman. « Ainsi, Fips a réalisé une centaine de dessins où il essaie de les croquer les Juifs de la manière la plus horrible qui soit. Il démarre avec un être humain pour finir avec un véritable monstre ».

Conscient de posséder une collection précieuse d’un point de vue pédagogique et historique, il estime qu’il est temps de l’exploiter. « Jusqu’à présent, je ne fais qu’accumuler comme n’importe quel collectionneur égocentrique et égoïste », reconnaît-il. « Comme je ne peux contraindre mes enfants à partager mes passions, j’ai cherché à exposer ma collection. J’ai commencé l’année dernière en exposant douze dessins à la caserne Dossin de Malines. Et ensuite, j’ai eu la chance de rencontrer Stéphane Grimaldi, le directeur du Mémorial de Caen. Les responsables de ce musée consacré à la paix et au 20e siècle m’ont accordé 800m2 pour y exposer mes dessin »s.

Depuis qu’Arthur Langerman s’est lancé dans cette collection, il a décidé de jamais en faire un commerce. « A terme, j’aimerais en faire un musée », souhaite-t-il. « Je suis prêt à donner ma collection et il faut encore trouver un généreux donateur pour acquérir un lieu abritant cette collection. Il faut que cela soit à la fois un musée et un centre de recherches sur l’antisémitisme ».

Cette collection unique est essentielle car encore aujourd’hui, de nombreux préjugés et stéréotypes véhiculés par toutes ces « œuvres » du 19e et de la première moitié du 20e siècle sont encore tenaces auprès d’une partie de l’opinion publique. « Encore aujourd’hui, on parle des Juifs comme s’ils étaient partout et qu’ils cherchent à dominer le monde en complotant entre eux », déplore Arthur Langerman. « C’est terrible car nous ne sommes que 14 millions. Ce n’est rien à l’échelle de la planète. Il me parait essentiel de chaque fois rappeler ce chiffre de 14 millions et de le rapporter à l’échelle de la population mondiale de 7 milliards ! Si même un journaliste d’un organe de presse sérieux venu m’interviewer croit que les Juifs sont 500 millions, c’est qu’il y a vraiment un problème ».

Du 22 mars au 31 décembre 2017 au Mémorial de Caen, Esplanade Général Eisenhower, 14050 Caen. Infos  www.memorial-caen.fr/

 


 
 

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