Cinéma

"Désobéissance" de Sebastián Lelio

Vendredi 1 juin 2018 par Florence Lopes Cardozo
Publié dans Regards n°884 (1024)

La sphère opaque qui enferme les communautés juives orthodoxes semble craqueler ici et là. Si leur hermétisme est encore coriace, des désordres fuitent dans la littérature, au cinéma, à la télévision. Et quand la vie et ses pulsions explosent ces cadres normés et verrouillés, on atteint des climax.

 

Il suffit de rapidement piocher dans sa mémoire pour observer le courant : le film israélien Tu n’aimeras point, de Haim Tabakman (2009), traite de l’attirance de deux hommes entre eux dans le milieu ultraorthodoxe ; Felix et Meira, de Maxime Giroux (2014), dépeint la relation naissante entre une jeune mère d’un milieu juif ultra-religieux et un voisin non juif à Montréal ; la série israélienne « Les Shitsel. Une famille à Jérusalem » a cartonné avec l’histoire tourmentée de Juifs haredim du quartier de Geula ; Gett, le procès de Viviane Amsalem, de Ronit et Shlomi Elkabetz (2014), dénonce le cadre étriqué du mariage religieux en Israël où la parole de la femme n’est pas considérée ; Bar Bahar, de Maysaloun Hamoud  (2016), révèle aussi la liberté malmenée des femmes dans le carcan des traditions orientales ; l’auteur américain Shulem Deen, lauréat du prix Médicis de l’essai pour son récit Celui qui va vers elle ne revient pas (2017), relate sa douloureuse exclusion de la communauté juive ultra de Brooklyn ; enfin Désobéissance, de Sebastián Lelio (2018), traite d’un amour lesbien au sein de la communauté juive orthodoxe londonienne. Ces percées artistiques mettent au grand jour des destinées d’êtres sensibles ligotés dans des camisoles religieuses et sociales.

Place aux femmes

Fidèle à sa nature frondeuse, à la recherche de beaux rôles de femmes, l’actrice et productrice Rachel Weisz s’est emparée des droits du roman Disobedience de Naomi Alderman pour l’adapter au cinéma : « Il s’agit d’une histoire hors du commun, portée par deux personnages féminins extraordinaires. Ce qui m’a vraiment captivée dans le roman, c’est le thème de la transgression transposé dans un monde contemporain où il n’existe presque plus aucun tabou. Le terme de “désobéissance” n’a guère de sens aujourd’hui, à moins de situer l’intrigue dans une communauté comme celle des Juifs orthodoxes du nord de Londres. Si on tombe sur une histoire de transgression se déroulant dans une société très rigide et ultra-conservatrice, je pense qu’on peut obtenir à l’arrivée un formidable drame universel dans lequel chacun d’entre nous peut se reconnaître », éclaire-t-elle.

Le film suit l’évolution des rapports entre Ronit, Esti et Dovid, dans un contexte de deuil réel et symbolique. Telle une transition inéluctable, et dans le plus profond respect de chacun, leurs sentiments intimes vont s’exprimer, jusqu’à ce qu’un nouvel ordre prévale. Que peut une loi face à un désir irrépressible ? Quel est le pouvoir d’un être lorsque celle ou celui qu’il aime lui échappe ? Quel est le prix de l’ordre ou du désordre social alors qu’on veut juste être soi-même ? Quels en sont les dommages collatéraux ? « Les personnages sont prêts à évoluer et à changer, mais pour y parvenir, ils doivent affronter des institutions très rigides : cet affrontement fait écho à ce que toutes les sociétés humaines vivent à l’heure actuelle, partout dans le monde, où les vieux modèles semblent obsolètes ou insuffisants. J’ai toujours eu le sentiment qu’il y avait une certaine urgence à porter ce projet à l’écran. Le contexte juif orthodoxe est, bien entendu, très important, mais le vrai sujet du film transcende, d’une certaine façon, cette spécificité culturelle. Car les thématiques de cette histoire sont totalement universelles », appuie le réalisateur chilien Sebastián Lelio.

De facture classique, presque documentaire, ce film iconoclaste, qui accuse une certaine lenteur, fait effectivement une belle place aux femmes -ce qui n’est ni évident au cinéma ni dans le milieu juif ultra-orthodoxe- et à la liberté.

En bref

En partant vivre à Manhattan pour devenir photographe, Ronit (Rachel Weisz), femme moderne et insoumise, a pris ses distances avec la communauté juive orthodoxe londonienne dans laquelle elle a grandi. De retour chez elle pour assister aux obsèques de son père rabbin, elle affronte l’hostilité des membres de sa communauté, à l’exception de son ami d’enfance, Dovid. Si lui semble heureux de la revoir, Ronit, en revanche, est bouleversée en apprenant que son épouse n’est autre qu’Esti dont elle était autrefois amoureuse. Les retrouvailles entre les deux femmes raniment une passion qui ne s’était jamais vraiment éteinte…

Un film de Sebastián Lelio, d’après le roman de Naomi Alderman.
Avec Rachel Weisz, Rachel McAdams et Alessandro Nivola
Durée  1h54 - V.O. angl. st fr/nl
Sortie  le 13 juin 2018

Première au Cinéma Galeries le mercredi 13 juin à 19h

IMAJ s'associe à Cinemien (distributeur) et à Tels Quels asbl pour la première du film au cinéma Galeries : la projection sera suivie d'une discussion avec le public. 

P.A.F. 8,5€

Billetterie : https://www.tickettailor.com/checkout/view-event/id/171750/chk/4de3
Cinéma Galeries - Galerie de la Reine, 26 à 1000 Bruxelles


 
 

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