Disparition

Décès de Gotlib, Gai-Luron est orphelin

Lundi 5 décembre 2016 par Roland Baumann

Marcel Gottlieb, plus connu sous le pseudonyme de « Gotlib », est mort ce dimanche 4 décembre 2016, à l’âge de 82 ans. Adepte de l’humour noir et de l’absurde, ce dessinateur français fils d’immigrés juifs hongrois a fait preuve d’un esprit potache qui a souvent caché l'humour du désespoir pratiqué par les Juifs. Roland Baumann revenait sur le parcours de ce génie de la BD à l'occasion de son exposition au Musée juif de Belgique en décembre 2014.

 

Marcel Mordechaï Gottlieb, né à Paris le 14 juillet 1934, dans une famille d’immigrés juifs de Hongrie, grandit dans le 18e arrondissement. Il se passionne très tôt pour le dessin et la presse illustrée pour la jeunesse. Sa mère, Régine, est couturière et son père, Ervin, peintre en bâtiment.

Engagé volontaire dans l’armée française en septembre 1939, ce dernier est arrêté par la police française en septembre 42. Déporté de Drancy au camp de Blechhammer, il survit à la « Marche de la mort », mais périt à Buchenwald en février 45. Après avoir échappé à une rafle en janvier 43, Régine cache Marcel et sa sœur Liliane à la campagne jusqu’à la Libération.

En 1952, Marcel suit des cours de dessin publicitaire à l’Ecole supérieure des arts appliqués Duperré. Son professeur de dessin, Georges Pichard, sera dans les années 70 un des grands auteurs de la bande dessinée pour adultes, créant avec Wolinski les aventures de Paulette. En 1954, Gottlieb est lettreur chez Edi-Monde, dessinant entre autres des titres pour Le Journal de Mickey et Mandrake. Après le service militaire, il illustre des livres pour enfants, puis, en 1962, débute en BD au journal Vaillant pour lequel il invente « Nanar et Jujube », série comique dans laquelle apparaît en 1964 le chien Gai-Luron, apathique et inexpressif, un des caractères les plus célèbres de Gotlib, qui, signant d’abord ses planches du pseudonyme « Garmo », adopte le nom d’artiste « Gotlib » fin 1962.

Pastiche de toutes les icônes

En mars 1965, Gotlib rentre au journal Pilote. Avec René Goscinny, rédacteur en chef de ce célèbre hebdomadaire pour jeunes, il crée « Les Dingodossiers », une bande dessinée humoristique inspirée par le magazine américain Mad de Harvey Kurtzman : « Au début, il y avait d’un côté le comique, de l’autre le réalisme. Dans Mad, j’ai trouvé un mélange des deux pour lequel j’ai trouvé le néologisme réalistico-comique ». Gotlib réalise ensuite seul sa « Rubrique-à-brac » consacrée d’abord aux animaux et aux contes de fées, puis au monde de l’enfance et aux rapports entre les adultes et les enfants. L’humour triomphant des Dingodossiers et de la Rubrique-à-brac, fondé sur le pastiche et la parodie, tourne autour de thèmes associés à l’enfance et l’école, mais touche aussi à des domaines plus « adultes » comme l’actualité des Beaux-arts et les médias : il explore les fables de Lafontaine, les leçons sur l’histoire de France, l’actualité culturelle, le monde des comics américains... et même la Bible. Dans ses dessins, Gotlib pastiche toutes les icônes, pratique un humour fondé sur le décalage, l’inversion et le retournement.

En 1972-1975, avec Claire Bretécher et Nikita Mandryka, Gotlib publie L’Echo des Savanes. Il fonde ensuite son propre magazine d’humour et de bandes dessinées Fluide Glacial, pour lequel il est à la fois auteur et rédacteur en chef. Repoussant les limites traditionnelles de la BD, Gotlib donne une place essentielle au texte et à la lettre. Il explore les formes graphiques en formant les lettres, qu’il déploie dans l’espace de la case ou de la page. Véritable scribe, c’est par la précision de son lettrage qu’il fait exprimer aux lettres toute leur puissance. Gotlib rompt la linéarité conventionnelle de la narration graphique. Comme il le précise, le dessinateur n'aime pas les « grosses lettres » : « Je préfère écrire les phrases les plus marrantes en tout petit. Au moins, l’effet de surprise est certain. Le lecteur découvre le gag au moment où il faut qu’il le découvre ».

Gotlib a cessé de dessiner en 1986. Grand prix du festival d’Angoulême en 1991, il a été un des grands protagonistes du renouveau de la bande dessinée française. Ses personnages, Isaac Newton, la Coccinelle, Gai-Luron, Bougret et Charolles, Hamster Jovial, Superdupont, etc. témoignent tous de son originalité, de son goût pour les gags, la satire, l’humour noir... L’exposition rend aussi hommage à ceux qui l’ont inspiré : Goscinny, Harvey Kurtzman, Franquin, les Marx Brothers ! Enfin, la scénographie de Christian Israël, toute à l’image de l’art « libertaire » de Gotlib, met bien en valeur l’œuvre de ce maître du pastiche et de la parodie.


 
 

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