Judaïsme

Daf Yomi : Une page de Talmud par jour

Mardi 2 octobre 2012 par Nicolas Zomersztajn
Publié dans Regards n°763

Depuis que le parti Agoudat Israël a institué en 1923 le Daf Yomi, l’étude quotidienne et simultanée du Talmud, des Juifs des quatre coins de la terre se réunissent tous les sept ans et demi pour célébrer le Siyoum Hashass, la clôture de ce cycle d’études. Suite à la célébration du 12e Siyoum Hashass le 1er août 2012, cette pratique a suscité à la fois enthousiasme et réprobation.

 

Le Met Life Stadium accueille depuis 2010 deux équipes new-yorkaises de football américain : les Giants et les Jets. Le 1eraoût dernier, sa pelouse n’était pas foulée par des sportifs casqués et les gradins n’étaient point bondés de supporters. Ce jour-là, ce sont 82.500 Juifs ultra-orthodoxes qui remplissaient ce stade mythique pour assister au 12e Siyoum Hashass, la cérémonie au cours de laquelle est célébrée, dans la joie, la complétion du cycle de sept ans et demi d’étude du Talmud à raison d’une page par jour, le Daf Yomi.

Le Siyoum Hashass et le Daf Yomi ne constituent pas des pratiques ancestrales de l’orthodoxie juive. Elles ont été créées au 20e siècle. Lors d’un congrès mondial du parti ultra-orthodoxe Agoudat Israël à Vienne, en 1923, le rabbin Meïr Shapiro a institué le Daf Yomi. Il a proposé de faire participer les Juifs du monde entier à une étude quotidienne, collective et simultanée du Talmud : le Daf Yomi. Au rythme d’une page (Daf, de deux feuillets) de Talmud par jour (Yomi), l’étude de tous les traités talmudiques est accomplie en un cycle de sept ans et demi.

L’objectif du rabbin Shapiro est de rapprocher le monde juif profane des yeshivot(académies talmudiques) en permettant aux hommes pris par leurs activités professionnelles de se consacrer aussi à l’étude du Talmud. David Pardes, avocat, chargé de cours de droit hébraïque à l’Institut d’études du judaïsme de l’ULB et président de la communauté israélite Maalé d’Uccle, voit dans cette approche d’étude un moyen extraordinaire d’assurer la transmission du judaïsme : « En étudiantnon seulement une page par jour, mais aussi la même page, on crée une communauté d’étude au sein du peuple juif. On peut alors unifier la communauté autour d’un projet d’étude, ce qui ne peut nuire à personne ».

Bien que cette approche systématique de l’étude quotidienne et simultanée ait contribué à populariser la connaissance du Talmud, le Daf Yomi remet en cause l’étude traditionnelle des textes talmudiques. « En insistant sur l’idée selon laquelle il faut nécessairement achever en sept ans le cycle d’étude du Talmud, parce que tout le monde le fait simultanément, on risque de porter atteinte à l’épanouissement intellectuel de l’individu, au profit d’un soi-disant bénéfice pour la communauté », regrette le rabbin David Meyer, professeur de littérature talmudique. « Cela me paraît incompatible avec les principes mêmes de l’étude talmudique : la réflexion et le questionnement. Or, sans prendre son temps, sans travailler à son propre rythme, on ne peut ni réfléchir ni questionner le texte. La pratique du Daf Yomi transforme l’étude en un vulgaire exercice d’apprentissage par cœur, où le disciple devient un perroquet ».

Intimité avec les maîtres du Talmud

Les partisans du Daf Yomi sont conscients que cette approche ne peut être placée sur le même plan que l’étude approfondie. La majorité des Juifs qui se livrent au Daf Yomi suivent au moins une fois par semaine un cours qui leur permet d’approfondir une question particulière. « J’y vois deux méthodes d’étude complémentaires », insiste David Pardes. « Les avantages sont plus nombreux que les inconvénients, au moins parce que le Daf Yomi crée un lien indéfectible entre le disciple et le Talmud. On découvre même quotidiennement une forme d’intimité ou de compagnonnage avec les grands maîtres du Talmud. Ils deviennent partie intégrante de notre vie quotidienne. On intègre ainsi une communauté qui transcende les générations. C’est extraordinaire et on le doit au Daf Yomi ».

Personne n’ignore qu’il y a des situationsdans lesquelles la communauté l’emporte sur l’individu. C’est le cas de la prière pour laquelle il faut un minimum de participants, le Miniane. En revanche, l’étude ne constitue pas un cas où l’impératif communautaire s’impose aux individus. « En voyant ce qu’est devenu aujourd’hui le Daf Yomi, j’ai le sentiment qu’il s’inscrit dans une dérive communautariste où le Juif est complètement écrasé », déplore quant à lui le rabbin David Meyer. « Et en fin de compte, on promeut une vision de l’étude qui ne retient que la vitesse et la quantité de pages ingurgitées. De cette manière, on en est réduit à transmettre un enseignement superficiel du Talmud ».

Face à ces critiques acerbes, les tenants du Daf Yomi réagissent en expliquant que le développement de cette pratique va de pair avec un extraordinaire renouvellement du monde de l’édition talmudique. Dans son effort de proposer des traductions élucidées et commentées, la maison d’édition américaine Artscroll a réalisé une version du Talmud spécialement conçue pour le Daf Yomi. Le dernier développement en date correspond à la création d’applications iPad du Daf Yomi édité par Artscroll ! « Une dynamique s’est donc créée à partir du Daf Yomi et elle a contribué largement au renouvellement du monde de l’édition talmudique »,se réjouit David Pardes en sortant un volume de son cartable.« Artscroll a même réussi la prouesse de réintroduire l’étude du Talmud dans des milliers de foyers ».

Performance talmudique

Cette interaction du Daf Yomi avec le monde de l’édition ne convainc pas ses détracteurs. « Je n’y vois qu’une performancetalmudique : 82.000 hommes ne peuvent pas étudier au même rythme. Ce n’est pas sérieux », estime David Meyer. « S’il s’agissait vraiment d’une performance ou d’un exercice superficiel, on ne tiendrait jamais sept ans et demi d’étude quotidienne », rétorque David Pardes. « On ne peut suivre le Daf Yomi que si l’on développe une forme de passion et d’amour pour le Talmud. C’est la raison pour laquelle j’y vois plutôt une entreprise très noble ».

Quand on lui parle du Daf Yomi, le rabbin Meyer ne peut s’empêcher d’évoquer cette histoire : « Un élève se rend chez son maître et lui annonce fièrement qu’il a étudié tout le Talmud. Il défie son maître en lui demandant de planter une aiguille dans n’importe quel traité talmudique, et à son tour il lui dira quel mot se trouve à la pointe de cette aiguille. Après lui avoir répondu que ce n’est pas la peine, le maître lui dit ceci : “Tu as traversé tout le Talmud, mais l’esprit du Talmud ne t’a pas traversé”. Voilà ce qu’on pourrait dire à tous ceux qui s’enthousiasment pour ces délires collectifs que suscite le Daf Yomi ».


 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Daniel Donner - 11/10/2012 - 12:09

    Comment body text

  • Par mira - 14/11/2019 - 23:31

    Merci pour cet article.
    Quelle est la source de “Tu as traversé tout le Talmud, mais l’esprit du Talmud ne t’a pas traversé”. s'il vous plaît?