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Colombe Schneck : "Je suis révoltée par le délit d'accueil fait aux migrants"

Mardi 6 mars 2018 par Laurent David Samama
Publié dans Regards n°878 (1018)

Journaliste et réalisatrice de documentaires, Colombe Schneck publie son dixième roman. Dans Les guerres de mon père (Stock), elle retrace le parcours de ses aïeux à travers les vicissitudes du 20e siècle. Interview.

Colombe Schneck

Albert Cohen avait signé Le Livre de ma mère. Avec Les guerres de mon père, c’est à la description profonde, enjouée et aimante de la figure paternelle que vous vous attelez. A chaque fois, il y a cette volonté de mettre des mots sur un manque, un vide… 

Difficile de se comparer à Albert Cohen ! Mais il y a certainement quelque chose de cette de cet ordre-là. J’ai passé trois ans sur ce livre. On dit souvent que l’écriture est un processus douloureux, cette fois-ci, ce ne fut pas le cas. Pourtant, il y a bien des épisodes douloureux dans le roman, mais tout cela était comme secondaire : d’une certaine façon, en retraçant sa vie, j’étais heureuse de pouvoir passer du temps avec mon père, de pouvoir revenir sur des épisodes de son passé que je n’ai pu ou voulu aborder de son vivant.

Votre livre comporte de superbes pages sur ce monde englouti qu’était le Yiddishland. Faire revivre cet esprit-là, cette sensibilité ashkénaze disparue paraît être une obsession littéraire d’une génération d’auteurs dont vous faites partie, allant de Michaël Prazan à Olivier Guez…

Au moment de l’écriture de La réparation (Grasset, 2012), une de mes grand-tantes m’avait dit cette phrase marquante : « Avant de te raconter ce qui s’est passé pendant la guerre, il faut que l’on te raconte la vie d’avant. Les paysages, les amours, le bortsch ». En somme, tout ce qui faisait leur vie d’alors, une vie loin d’être rose, mais qui constituait la réalité de leur existence, en Lituanie, malgré les numerus clausus visant les Juifs dans les universités, les interdictions d’exercer, les irruptions de violences antisémites et autres pogroms d’avant-guerre dont on parle d’ailleurs très peu. Pour en revenir à cette question de littérature générationnelle s’appuyant sur l’écriture de la mémoire, je dirais que l’on fait tous la même chose avec des moyens différents. Dans le cas d’Olivier Guez, il s’agit d’une enquête distanciée (sur Mengele, ndlr), moi il s’agit d’une quête plus intime. Même chose pour Jonathan Safran Foer, Virginie Linhart… Chacun avec nos moyens, nous essayons de dire les choses 70 ans après la guerre. Pour ma part, je suis née en 1966. Tout juste vingt ans après la fin de la guerre. J’ai grandi avec des parents qui ne parlaient pas. Il n’y avait qu’un grand et long silence. Pendant longtemps, j’ai pensé que cette histoire ne me concernait pas. Je n’avais pas vécu d’antisémitisme, pas subi ce que mes parents avaient subi. Cela revenait à clamer ce qu’Alain Finkielkraut écrivait dans son Juif imaginaire : refuser de porter « une couronne de victime ».

En refermant Les guerres de mon père, on se dit que vous avez signé un livre politique ? Qu’en pensez-vous ? 

Eh bien, cela ne sert pas à grand-chose de parler de Vichy si l’on n’en tire pas les conséquences… Mes grands-parents, mon père, ont été accueillis à Périgueux, nourris, cachés. Leurs protecteurs n’ont pas forcément été remerciés. Je tenais à le faire. Je suis révoltée par le délit d’accueil des migrants. En voyant cela, je pense forcément aux membres de ma famille qui ont été accueillis par ces gens au péril de leurs vies. Ils auraient pu être poursuivis, déportés. Les situations ne sont évidemment pas identiques, mais je ne peux m’empêcher de faire le rapprochement… 

Outre la politique, on peut faire une lecture très juive de votre roman…

Il est vrai que le processus d’écriture est assez circulaire, cela passe beaucoup par des retours en arrière, une certaine façon de revenir sur les mêmes faits dans plusieurs chapitres et même plusieurs livres. Ces obsessions-là semblent être assez juives, en effet. Il s’agit aussi d’un livre sur l’exil. Pour la première fois, ma génération est celle à qui l’on a transmis des meubles. Je me sens installée en France, bien sûr. Mais la situation reste instable. Le sentiment que tout peut s’arrêter brusquement demeure. 

En bref

« Les survivants sont rarement mélancoliques »… Cette phrase de Pierre Pachet, l’oncle de Colombe Schneck, résume à elle seule la force de vivre qui anima nombre de rescapés de la terreur nazie et du terrible 20e siècle. Elle est également une des clés permettant la compréhension du nouveau livre de Colombe Schneck. Gilbert, le père de cette dernière, était un brillant médecin à la joie de vivre et à la rondeur certainement affichées trop ouvertement pour ne pas avoir sa part d’ombre. Pour recoller les morceaux du puzzle paternel, Colombe Schneck a mené une enquête intime. Elle est partie à la recherche de ceux qui ont protégé son père durant la guerre, mais également des agents de Vichy qui l’avaient promis à une mort certaine. Après la guerre, il y aura le retour à la vie normale, l’horreur en Algérie, puis enfin Paris… Voilà un livre à l’écriture fine et au propos saisissant, n’éludant aucune faille familiale, même celles que l’on enfouit d’ordinaire. Une ode au père disparu et au Yiddishland englouti. Un roman formidable qui devrait remporter un prix!

 
 

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  • Par LIFSHITZ - 25/04/2018 - 22:20

    Lectrice assidue de l’écrivainé Colombe Schneck je pense qu’avec ce dernier livre « Les Guerres de mon Père » elle est mûre pour recevoir un prix