Patrimoine

La collection Langerman déménage...

Mercredi 23 octobre 2019 par Philippe Pierret, Historien des religions - conservateur de la collection Langerman

Cette semaine, ce sont près de 10.000 œuvres (tableaux, gravures, esquisses, dessins de presse, statuettes en bois, en bronze, en porcelaine, photographies, archives, posters, cartes postales Europe et USA), et autres objets insolites (pipes, chopes à bière, boîtes, plaques émaillées, pins, brassards…) représentant près de 500 ans d’images du Juif à travers le monde qui déménagent vers l’Allemagne pour rejoindre le Centre de recherches sur l’antisémitisme près la Technische Universität de Berlin (RFA).

 

A l’origine de cette singulière initiative et de ce don patrimonial très particulier, officiellement acté en mars 2019, il y a une passion, mais surtout un homme, né en pleine Seconde Guerre mondiale, un être blessé par les atrocités de la guerre commises à l’encontre de sa famille établie à Anvers, comme tant d’autres, un collectionneur habité par un devoir de mémoire, qui en un peu plus de 50 ans est passé de l’obsession d’acquérir et de conserver des traces juives d’hier et d’aujourd’hui à l’envie de transformer une atypique bibliothèque d’images juives en une lumineuse démarche de transmission pédagogique destinée à contrer le racisme et l’antisémitisme renaissant.

La collection Langerman constitue aujourd’hui une véritable encyclopédie en trois dimensions des épisodes particulièrement sombres de l’histoire juive qui permet de voir et de tenter de comprendre le développement et l’évolution de l’antijudaïsme religieux des origines jusqu’à l’antisémitisme sociopolitique du 19e siècle et ses avatars actuels. Les œuvres rassemblées montrent sans fard ni précaution comment l’image de rejet du Juif s’est construite au fil des siècles tant en Europe de l’Ouest, Europe de l’Est, qu’aux Etats-Unis d’Amérique…

Les images que la collection donne à voir sont fortes, tantôt laides tantôt belles !, souvent effrayantes, mais toujours révélatrices de ce fléau antisémite qui n’a de cesse de resurgir, de se métamorphoser. Les implications et répercussions de cette iconographie furent sans équivoque : malveillantes, avilissantes, et in fine destructrices, qu’elles traitent de faits historiques, politiques (Bolchévisme et Franc-Maçonnerie), sociologiques (intégration et rejet au sein de la société d’accueil), linguistiques (moqueries de l’hébreu biblique, du yiddish et de toutes les judéos langues), iconographiques (morphologie particulière du Juif :  nez,  oreilles, pieds plats, jambes arquées, petitesse… paradoxe de la laideur des hommes mûrs et beauté de la jeunesse féminine), théologiques (le peuple déicide !), diaboliques (responsable de  tous les maux et agent destructeur de la société chrétienne), priapiques (sexualité débridée et obsessionnelle…), humoristiques voire philosémites. Voilà réunie une documentation unique et singulière, un étonnant « instantané » de longue durée de la vie juive, à travers les lieux et les époques, aujourd’hui collectée, sauvegardée, étudiée, pour ne jamais oublier.

Quelque 150 pièces de la collection ont été présentées au sein d’une vaste exposition organisée par le Mémorial de Caen en 2017. A l’automne 2020, ce sera au tour du Musée Kazern Dossin de Malines de présenter une autre partie de la collection, retraçant l’histoire d’une trajectoire exceptionnelle jalonnée de belles rencontres, à partir d’interviews et de documents d’archives personnelles, rehaussée d’une importante iconographie issue de la collection, désormais dénommée ALAVA (Arthur Langerman Archives for Research on Visual Antisemitism).


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par michel husson - 24/10/2019 - 14:39

    Bonjour Philippe,

    Je l'avais lu ce matin dans le Soir...
    Une question : l'antijudaïsme et l'antisémitisme se sont-ils limités à l'Europe et à l'Amérique du Nord ? Je n'ai pas de souvenirs d'en avoir entendu parler au sein d'autres civilisations ou cultures (la Chine par exemple) ?
    Bravo pour la gestion de ce projet !
    Michel

  • Par BETZALEL - 30/10/2019 - 11:54

    Quel synchronisation entre la publication du rapport d'UNIA et le déménagement à Berlin de la monstrueuse collection d'Arthur Langerman.
    Quelle perte pour le patrimoine belge qui n'a pas su ou voulu trouver un lieu et les moyens financiers pour garder ce fabuleux outil d'éducation!
    Après les archives Maxime Steinberg rachetées par Paris, voici quelques années, c'est un autre pan de notre mémoire collective qui s'en va à l'étranger comme si les responsables en Belgique ne souhaitaient pas garder trace pour les générations futures des preuves et témoignages de l'ignominieuse page de l'histoire européenne.
    En tout cas il n'y a pas de quoi pavoiser, ne pensez-vous pas?