Vivre-ensemble

La cohabitation harmonieuse marocaine, un mythe tenace

Jeudi 14 novembre 2019 par Nicolas Zomersztajn
Publié dans Regards n°1053

Bien que la légende dorée de la cohabitation harmonieuse entre Juifs et musulmans au Maroc ait été démentie par les travaux de nombreux historiens, ce mythe est encore véhiculé dans le monde juif et depuis peu, il est devenu un instrument de promotion du vivre-ensemble à Bruxelles.

Juifs marocains à leur arrivée à Haïfa fin des années 1940

Dans un entretien qu’il accordait en 2014 à Bx1, Albert Guigui, le Grand rabbin de Bruxelles originaire de Meknès, rappelait à quel point la coexistence entre Juifs et musulmans est harmonieuse au Maroc. « Au Maroc, on conjugue le vivre-ensemble au quotidien. C’est un pays fantastique. Il peut servir d’exemple à d’autres pays musulmans, mais aussi à certains pays occidentaux ». Nombre de Juifs marocains partagent cette vision idéalisée de la coexistence harmonieuse entre Juifs et musulmans au Maroc, même si des voix discordantes et des historiens ont démenti cette manière de présenter la situation des Juifs au Maroc en soulignant que coexistence n’était pas synonyme de rapports égalitaires ni de relations solidaires et harmonieuses entre Juifs et musulmans.

Albert Memmi est un des premiers intellectuels à dénoncer le mythe de la coexistence harmonieuse entre Juifs et musulmans au Maghreb. Juif de Tunisie, écrivain, sociologue et militant anticolonialiste, il s’attaque dès 1974 à ce qu’il qualifie de « bavardages inquiétants ». « Comme je voudrais que tout cela fût vrai, que nous avions joui d’une existence singulière par rapport à la condition juive habituelle ! Malheureusement, c’est un énorme mensonge : les Juifs vivaient lamentablement en terre arabe », déplore-t-il dans son essai Juifs et Arabes (éd. Gallimard). « Je dois être plus clair : la vie idyllique tant vantée des Juifs dans les pays arabes est un mythe ! La vérité, puisque je suis obligé d’y revenir, c’est que dès le début, nous étions une minorité dans un milieu hostile ; en tant que tels, nous avons subi toutes les peurs, les angoisses, le sentiment constant de la fragilité des trop faibles ».

Le Juif est dominé

Les nombreux témoignages sur la vie juive au Maroc mettent également en exergue les aspects sourdement conflictuels des rapports entre les Juifs et les musulmans. Ces derniers ne haïssent pas les Juifs, ils les méprisent. Cette nuance est fondamentale. « Il s’agit plutôt du mépris pour celui qui est considéré comme un moins que rien », précise Georges Bensoussan, historien spécialiste de l’antisémitisme et auteur de l’essai Les Juifs du monde arabe, la question interdite (éd. Odile Jacob, 2017). « Au Maroc, le Juif est un dominé qui doit rester à sa place en demeurant le soumis familier de toujours. C’est une réalité inscrite dans la vie quotidienne ».

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, au sein de cet ordre social où le Juif est dominé et méprisé, des relations conviviales et même de l’amitié peuvent se tisser entre Juifs et musulmans, pour autant que le Juif reste à sa place. « Les Occidentaux, mais aussi les Juifs ashkénazes, ont beaucoup de mal à comprendre que la convivialité et le mépris peuvent coexister », insiste Georges Bensoussan dans l’entretien qu’il nous a accordé. « Dans cette société marocaine, le Juif est un dominé et il est d’autant plus dominé que le petit peuple marocain a besoin d’avoir quelqu’un d’inférieur à lui pour exister, rehausser son image et sur lequel il peut lâcher sa colère et exprimer ses frustrations ». C’est évidemment l’éducation moderne dispensée par les écoles de l’Alliance israélite universelle qui permet à un nombre considérable de Juifs du Maroc de s’émanciper et de ne plus accepter cette condition d’aliénation et de soumission. Et lorsque le Maroc conquiert son indépendance en 1956, cette évolution n’est pas synonyme d’égalité des droits avec leurs compatriotes musulmans. Il n’y aura certes aucune législation antijuive, mais les Juifs seront entravés dans leur vie quotidienne. Cette ségrégation sourde et muette impose une conclusion évidente pour les Juifs : il n’y a pas d’avenir pour eux dans un Maroc indépendant. A cette impossibilité de se projeter dans l’avenir s’ajoute un climat de crainte et d’insécurité qui pousse les Juifs au départ. Personne n’est chassé ni expulsé, mais une exclusion sournoise est en marche pour étrangler la communauté juive du Maroc et lui faire comprendre qu’elle doit partir. En une trentaine d’années, le paradis de la cohabitation harmonieuse va se transformer en un royaume déserté de ses Juifs. Les chiffres l’attestent : de plus ou moins 280.000 âmes en 1948, la communauté juive du Maroc ne compte plus que 3.000 personnes !

Déracinement et blessures

Comment expliquer alors l’émergence du mythe de la coexistence harmonieuse que tant de Juifs vont eux-mêmes propager ? Le déracinement explique largement ce phénomène. Ces récits idylliques s’insèrent dans une mémoire constituée des blessures et de traumatismes survenus suite à la perte de la terre natale ou durant l’adaptation difficile à un nouvel environnement. C’est la raison pour laquelle la bourgeoisie juive marocaine est la première à s’accrocher à ce mythe. Cette dernière ne connaît pas la vie difficile des Juifs du mellah (ghetto). Ainsi, elle n’est pas au contact de la violence populaire à laquelle se heurtent les Juifs du mellah qui craignent de traverser la médina. Elle ne côtoie que la bourgeoisie musulmane des beaux quartiers de la ville nouvelle où elle vit. Cette bourgeoisie juive viendra en France et répandra l’image de la cohabitation harmonieuse qui est bien réelle dans son cas. Ils ont effectivement une belle vie, possèdent des domestiques et fréquentent les mêmes cercles que la bourgeoisie musulmane. « Les tenants d’une mémoire heureuse viennent des milieux aisés où les contacts avec le petit peuple musulman sont généralement limités à la domesticité », fait remarquer Georges Bensoussan. « Cette bourgeoisie juive marocaine ayant fréquenté les mêmes cercles de sociabilité que la bourgeoisie musulmane a réellement vécu une coexistence harmonieuse que les Juifs du mellah n’ont pas connue ».

Ces Juifs du mellah partent massivement en Israël où ils gonflent les rangs du prolétariat local et peuplent les villes de développement. S’ils ont aussi tendance à mythifier le passé juif au Maroc, c’est parce que celui-ci se confond avec leur jeunesse. Mais c’est surtout l’accueil exécrable qui leur a été réservé en Israël qui renforce cette nostalgie. Considérés comme des arriérés, des illettrés et des bigots par l’élite ashkénaze, ils ont été contraints à nier la part arabe de leur identité. Ce mépris les a conduits à idéaliser le Maroc et à le présenter comme un paradis perdu où ils auraient bien vécu et où ils auraient entretenu des relations harmonieuses avec les musulmans.

Si le mythe de la coexistence harmonieuse entre Juifs et musulmans au Maroc a été largement diffusé par les autorités marocaines pour faire valoir une « tolérance arabe » altérée par la domination coloniale française et la création d’Israël, il a connu ces dernières années une résurgence en France et en Belgique afin de promouvoir le « vivre-ensemble » dans une société marquée par la diversité. L’exposition « L’Autre, C’est Moi » organisée par le Centre de la culture judéo-marocaine et présentée au Musée juif de Belgique jusqu’au 3 mai 2021 illustre parfaitement cette tendance. Cherchant à cerner le judaïsme marocain à travers ses rapports avec l’islam marocain, cette belle exposition est originellement destinée à questionner les croyances et les préjugés pour amener le public à saisir cette cohabitation dans toute sa complexité.

Vivre-ensemble et citoyenneté

Cet objectif pertinent est toutefois très vite rattrapé par le mythe de la cohabitation harmonieuse des Juifs et des musulmans au Maroc qui constitue le fil rouge du vivre-ensemble, de la promotion des identités plurielles, de la tolérance mutuelle et de la citoyenneté en partage. Ainsi, le cahier pédagogique de cette exposition prend soin de rappeler qu’il « cherche à entamer ou poursuivre le débat à propos du vivre-ensemble dans une société de plus en plus multiculturelle ». Une dimension qui n’échappe pas aux acteurs du monde associatif. Ainsi, sur le site internet du CEREO (Collectif des enseignants de religions dans l’enseignement officiel), on peut lire que « l’exposition “L’Autre, C’est Moi” présente un témoignage exceptionnel sur la cohabitation entre les communautés musulmane et juive du Maroc. Elle nous présente un véritable voyage dans le temps, mais également une leçon universelle de tolérance et de partage entre deux cultures aujourd’hui trop souvent présentées comme antagonistes ». Et de conclure : « Grâce à l’exemple de cette cohabitation multiculturelle au Maroc, l’objectif de l’exposition est de permettre au visiteur de se sentir partie prenante d’une société où chacun trouve sa place ».

Hélas, ce type de reconstruction idéologique nie la réalité historique pourtant solidement documentée. Tout se passe comme si jadis et au Maroc, Juifs et musulmans vivaient en harmonie. Si c’était possible jadis là-bas, cela doit aussi l’être aujourd’hui en Belgique. Seulement, les tenants de ce type de vivre-ensemble négligent une caractéristique essentielle de la « coexistence harmonieuse » marocaine : elle se fondait sur un rapport de domination où le Juif ne pouvait pas être l’égal du musulman. Dans une société démocratique comme la nôtre, ce rapport doit être questionné et déconstruit, et non pas valorisé ni présenté comme un modèle de vivre-ensemble.

Exposition « L’Autre, C’est moi »
A voir jusqu’au 3 mai 2021 au Musée juif de Belgique, 21 rue des Minimes, 1000 Bruxelles.

 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Zaneco - 15/11/2019 - 10:15

    Nicolas Zommerstajn se réveille ? Mieux vaut tard que jamais .....

  • Par François Braem - 17/11/2019 - 11:04

    Au titre de rédacteur du Cahier pédagogique de l'exposition "L'Autre C'est Moi", quelques remarques à propos du texte de Nicolas Zomersztajn. En tant que tenant de "la bouteille à moitié vide", l'auteur semble - à bien l'entendre - contester toute légitimité et tout intérêt à une initiative qui, en Belgique, vise effectivement le vivre ensemble sur le sol belge au départ d'un exemple historique particulier: celui de la cohabitation multi-séculaire entre Juifs et Musulmans sur ce qui est aujourd'hui le territoire de l'Etat du Maroc. Cette coexistence ne demande ni à être idéalisée, ni à être réduite à la seule condition des Juifs en tant que dhimmis. Ce qui - pour utiliser un terme largement anachronique - pourra être compris comme devant s'attacher à des citoyens de seconde zone. Au Maghreb comme ailleurs, l'Histoire des hommes est complexe et ne peut être appréhendée sans nuances. Il n'en reste pas moins exact que le Maroc est le seul Etat arabo-musulman à souligner de manière explicite le rôle et l'importance du patrimoine juif au travers de son histoire. Et que de nombreux Juifs à travers le monde retournent au Maroc visiter sans entraves les synagogues et cimetières liés à leurs origines familiales. Mr. Zomersztain convoque à la barre de son tribunal un historien comme Georges Bensoussan. Voilà bien un historien clivant, et lui aussi un tenant de la "bouteille à moitié vide". Pourraient tout aussi bien être appelés à témoigner des historiens de renom comme Benjamin Stora ou Michel Abitbol. Mais ce n'est pas à un point de vue équilibré que semble vouloir s'attacher Mr. Zomersztain. Concluons en soulignant que l'un des objectifs essentiels de l'exposition "L'Autre C'est Moi" est précisément de déconstruire les stéréotypes et préjugés présents dans la tête de nos visiteurs et de contribuer ainsi à une approche réflexive au départ des identités de chacun. Ceci en visant comme publics cibles tant le monde scolaire que le secteur associatif aux travers de visites guidées suivies d'ateliers interactifs avec nos visiteurs. Tout ceci en pariant sur la notion de "bouteilles plus qu'à moitié pleines". Les retours positifs que "L'Autre C'est Moi" recueille semaine après semaine de la part de ses visiteurs nous encouragent dans ce pari en vue d'un meilleur vivre ensemble. La critique est facile, et l'art difficile.

  • Par RoshPina - 20/11/2019 - 22:45

    A François Braem, au cas où il repasserait par ici. Contrairement à ce que vous écrivez, l'exposition du Musée juif ne déconstruit aucun stéréotype et c'est bien pour cela qu'elle enchante les visiteurs. Il est tellement plus facile de conforter les mythes que de les affaiblir. Le pire, c'est que vous ne vous rendez pas compte que votre conception du "vivre ensemble", celle du Musée donc, nécessite que les Juifs en paient le prix, celui du mensonge quant au mépris institutionnalisé qu'ils eurent à subir au Maroc et dans d'autres pays musulmans (voilà pour cette bouteille que vous trouvez à moitié pleine, hélas il n'y a quasiment plus de Juifs sur place pour en boire). Celui de la légende à leurs dépens.
    Vous ne vous permettriez, dans aucune autre circonstance, de reprendre le discours des dominants et d'exiger, avec le concours d'un Musée sans conscience, que le percuté se taise. Mais ici vous le faites et en toute bonne conscience en plus.
    Vous citez Abitbol, pas certain que vous l'ayez vraiment lu. Lisez Memmi et le récit de ce qu'il eut à subir dans son enfance tunisienne.
    Mais j'oubliais, les Juifs peuvent visiter "sans entraves" le Maroc.. Merveilleux.

  • Par François Braem - 25/11/2019 - 21:39

    A la bonne attention de RoshPina
    Suite à votre message, je me permets de vous transmettre copie du courrier adressé à Mr. Nicolas Zomersztajn.

    ______________________________________________________

    Cher Monsieur Zomersztajn,

    Je vous remercie de votre prompte réaction.

    S'agissant d'Albert Memmi, je me contenterai ici de reprendre les dernières lignes d'une contribution de Denis Charbit, Maître de conférences en Sciences politiques à l'Open University d'Israël.
    Cette contribution est parue sous le titre "Albert Memmi ou la réconciliation des appartenances' dans l'ouvrage coordonné par Abdelwahab Meddeb et Benjamin Stora: "Histoire des relations entre juifs et musulmans des origines à nos jours", Albin Michel, 2013.

    Voici donc les dernières lignes de cet article: "(...) Enfin, revendiquer un patrimoine commun n'a pas non plus conduit Memmi à céder à la tentation de mythifier les relations judéo-musulmanes: celles-ci relèvent de l'histoire, avec ses marées hautes et ses marées basses. Sans jamais tomber dans l'excès contraire qui consiste à prétendre que a condition juive n'aurait été, en terre d'islam, qu'une oppression et une servitude continuelles, il a vigoureusement contesté l'image d'Epinal d'une "coexistence idyllique". Cette représentation, propagée par les détracteurs d'Israël, vise à démontrer que le sionisme a troublé une harmonie préexistante et constitue donc ma cause unique et exclusive de la rupture entre juifs et Arabes. Loin de tenir l'hostilité ambiante pour irréversible, la participation de la diaspora juive et de la nation arabe lui semble indispensable pour mettre à plat les tensions qui se sont accumulées au XXème siècle et ont été canalisées vers le seul foyer israélo-palestinien. Ce dialogue à quatre - Palestiniens, Israéliens, nation arabe, diaspora juive - sera, selon Memmi, le garant d'une réconciliation véritable et authentique, plus exigeante que la signature d'un traité de paix".

    Selon moi, on ne saurait mieux dire.

    Cordialement,

    François Braem,
    Conseiller pédagogique
    de l'exposition "L'Autre C'est Moi"