Judéïté

Chir Hadach, un mouvement massorti a Bruxelles

Dimanche 7 novembre 2010 par Géraldine Kamps

Le judaïsme massorti a fait son apparition en Belgique avec le lancement il y a bientôt huit mois à Bruxelles de « Chir Hadach ». Un « chant nouveau » pour le rabbin Floriane Chinsky qui revient à ses origines et réunit autour d’elle une quarantaine de membres actifs. Elle devient aussi le quatrième rabbin massorti de la francophonie à l’échelle européenne.

Atelier Talith du mardi soir

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C’est ce mardi soir que la communauté Chir Hadach inaugure son premier atelier « Yetsira » consacré à la fabrication des symboles juifs. Adultes comme enfants, ils sont une douzaine à être venus apprendre comment réaliser son propre Talith. Des  « travaux pratiques » pour concrétiser l’étude théorique, indique le programme des cours. « Quand vous voyez ces titsit (tresses que l’on retrouve aux quatre coins du vêtement, ndlr) tressés pour un tiers et laissés libres pour les deux autres tiers, qu’est-ce que cela vous évoque ? », interroge Floriane Chinsky. « Le passé et l’avenir », souffle un homme. « Effectivement, c’est le fil de la vie, tissé par les femmes d’ailleurs aussi loin que l’on remonte dans l’histoire. Entre les deux se trouve l’instant présent. Si on prend conscience de ce qui s’est passe, on fait beaucoup plus attention à nos actes, cela nous pousse à respecter les commandements. Cela montre aussi que l’on s’appuie sur notre passé pour tisser notre futur… », poursuit le rabbin. Chacun a apporté son tissu. Floriane Chinsky a prévu les motifs à ajouter et la machine à coudre. Après le rappel du pourquoi, la fabrication des Taliths va pouvoir commencer.

Huit mois déjà que le rabbin Floriane Chinsky a lancé sa propre communauté massorti. C’était en mars 2010, après cinq années passées à la synagogue libérale Beth Hillel. Née à Paris, issue d’une ?famille qui aimait le judaïsme, les bougies de shabbat, les danses, l’étude et les discussions autour de la Bible, elle se retrouve très jeune « au cœur du mouvement massorti », à la fois fidèle à la tradition et ouvert à la contestation, « avec un regard tourné vers le futur, on ne peut passer à côté de l’approche scientifique » souligne-t-elle. C’est à la Faculté de Droit de Paris que Floriane Chinsky démarre ses études. A la synagogue de Rivon Krygier « Adath Shalom » qu’elle fréquente, elle envisage son avenir de rabbin. Docteur en sociologie du droit, elle suit des études rabbiniques en Israël. Elle sera ordonnée en 2004, officiera un an à Jérusalem avant de rejoindre Bruxelles.

Dialogue des religions

« Le chant nouveau », écrit par Edmond Fleg, est le nom que se choisit la communauté massorti bruxelloise, « une référence à ce grand penseur et écrivain juif du 20e siècle, qui avait voulu par ce livre donner un sens à une identité menacée et traquée, portée souvent par des Juifs assimilés ignorant tout de l’identité dont on les accusait. Interpellé à l’occasion de l’affaire Dreyfus dans une ?judéité dont il s’était détaché, il retrouva le chemin du judaïsme à travers une approche ouverte, érudite et engagée. Il fut également le mentor des Eclaireurs et Eclaireuses Israélites de France », précise le site internet du mouvement. Le chant nouveau se trouve aussi dans les Psaumes, à la fois dans la tradition et l’avenir qui correspondent aux valeurs fondatrices des Massorti.

Très vite, avec une poignée de membres, la nouvelle communauté débute ses activités, au domicile du rabbin. « Notre fils avait fait sa bar-mitzva avec Floriane Chinsky, ce qui nous a donné l’occasion de mieux la connaître, et nous avons décidé de la suivre », confie celle que nous prénommerons Michèle. « Mon mari n’est pas juif et avait été très bien accueilli. Il y a la théorie et puis il y a une réalité qu’elle conçoit visiblement comme nous. Elle vole assez haut tout en étant très humaine. Nous tenons aussi à sa démarche égalitaire, et puis on est rattaché à tout le mouvement massorti français qui nous fournit un matériel très complet ».

S’il y a généralement minian (dix hommes pour faire la prière chez les religieux, le public est mixte ici) à Shabbat, ils étaient près d’une centaine à venir fêter Kippour dans les locaux du CCLJ, loués pour l’occasion. Les offices du samedi et les autres célébrations se font depuis septembre au Marronnier, un local ?mis à disposition par l’Eglise du Béguinage, au centre-ville.

« J’ai toujours souhaité cette approche interconfessionnelle », affirme le prêtre Jean-Mathieu Lochten qui s’était fait connaître en accueillant les sans-papiers. « J’avais déjà rencontré le rabbin Chinsky en visitant Beth Hillel à l’époque et j’ai appris par la ministre des Cultes bruxelloise qu’elle cherchait un nouvel endroit. Nous nous sommes donc mis en contact. Nous avons visité les lieux tous ensemble pour briser la glace, et nous avons constaté une évolution assez proche dans la foi de chacun. Je viens parfois assister à leurs offices, c’est très intéressant pour moi de comparer les interprétations du texte avec quelqu’un qui les lit. Bien sûr, nous leur avons dit clairement les choses : nous avons une action sociale et nous ne souhaitons pas de propagande. Je pense que ce genre de projet peut aussi mener à une compréhension mutuelle, chacun a sa religion mais on peut se rencontrer, on a finalement tous le même Dieu ».

Si les symboles catholiques ont été recouverts pour ne pas heurter les sensibilités, l’accueil du curé a été globalement très apprécié par la communauté massorti, « mais je pense que c’est tout de même temporaire », confie Elisa Pataschnik, 78 ans, qui y vient chaque semaine célébrer Shabbat. « Moi, j’aime les rituels, les offices complets, avec des femmes qui ne sont pas derrière le rideau », apprécie-t-elle. « Le fait de savoir aussi que nous ne sommes pas seuls. Deux rabbins massorti sont d’ailleurs venus d’Angleterre pour nous expliquer le mouvement un peu plus en détails ».

Le sens de la réalité

Maman d’un garçon de 14 ans qui est à la JJL, Marianne Puttemans se dit « Juive tout à fait laïque ». Elle se reconnaît pourtant dans Chir Hadach dont elle est aujourd’hui la vice-présidente. « C’est le côté très accessible de la religion qui m’a séduite et Floriane Chinsky donne énormément de sens à ce qu’on fait, en suscitant à chaque fois la discussion, en donnant la parole aux gens pendant l’office, et en allant même jusqu’à chercher ceux qui n’auraient pas la même façon de penser pour créer le débat. Elle donne aussi aux textes anciens un sens plus actuel. Je me souviens qu’elle évoquait l’Ecclésiaste pendant Souccot et qu’à la réflexion d’un jeune qui trouvait ça déprimant, elle a répondu : “C’est pour les jeunes Gothiques !”. Il n’y a pas que les mots, on agit aussi. Je sais que la visite des malades a fait énormément de bien à mon père. Ce sont des actes essentiels  dans la froideur du monde actuel ».

Une concurrence à Beth Hillel, ?Marianne Puttemans ne le croit pas. « Chacun a sa spécificité. Nous sommes une plus petite structure, nous comptons actuellement 35 membres actifs, et nos offices sont plus traditionnels, même s’ils sont en hébreu et en français, avec la translitération pour que tout le monde s’y retrouve ».

Outre un cours de Talmud Torah et de préparation à la bar/bat-mitzva qui compte pour l’instant 4 élèves, un cours Chalom qui s’adresse aux futurs convertis, la Hevrouta et l’étude sur texte en binôme, le rabbin déborde de projets. Un jeudi sur deux, un nouvel atelier invite les parents qui le souhaitent à s’initier à l’hébreu à partir des chansons ramenées de l’école par leurs enfants. Floriane Chinsky est rabbin, mais elle est aussi maman. Ses défis sont ceux du mouvement massorti : respect de la tradition, transmission de l’identité et lien vivant avec la modernité.

 
Une approche moderne du judaisme ?

L’Organisation sioniste mondiale recense aujourd’hui une vingtaine de communautés massorti en Europe, une cinquantaine pour les Etats-Unis et l’Amérique latine, et quelques autres éparpillées en Inde, en Ouganda, en Afrique du Sud, en Israël, en Australie ?et au Japon, soit 1.500.000 membres à travers le monde.

Le judaïsme massorti est né à la fin du 19e siècle en Allemagne, mais les premières communautés sont apparues en France il y a vingt ans seulement. « Une partie très significative du public juif cherchait ses marques et un pôle d’identification, estimant les libéraux pas suffisamment aux couleurs de la tradition telle qu’ils la ressentaient et les orthodoxes trop rigides », explique Rivon Krygier, rabbin de la communauté « Adath Shalom » (Paris). « Le mouvement massorti essaie de faire la jonction entre le sérieux et la rigueur de la tradition avec la modernité et l’intégration des Lumières. La place de la femme, qui y a un statut égal à celui de l’homme, n’est que le point le plus visible de l’iceberg ».

Egalement à l’initiative de l’Ecole juive moderne créée à Paris en 2007 et qui compte aujourd’hui 110 élèves de la maternelle à la 3e primaire, une école pluraliste qui se veut intégrer toutes les expressions du judaïsme, du plus laïque au plus religieux, Rivon Krygier accueille de façon très positive l’initiative du rabbin Floriane Chinsky. « Tout le monde est habitué à voir des femmes médecins et chefs d’entreprise mais pas encore des rabbins », affirme-t-il. « Elle a eu le courage d’affronter cette réalité et est devenue une pionnière en bâtissant maintenant quelque chose de neuf à Bruxelles. Elle devient le 4e rabbin de notre équipe et doit savoir qu’elle n’est surtout pas seule. Elle fait désormais partie du judaïsme massorti européen francophone et a donc à sa disposition tout un matériel pédagogique ainsi que des livres de prières. Elle peut compter sur tout notre soutien ».


 
 

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