Nouvelle génération

Charlotte Abramow, quand la photo prend corps

Mardi 3 avril 2018 par Géraldine Kamps
Publié dans Regards n°880 (1020)

Quinze ans ont passé depuis que Charlotte Abramow a reçu son premier appareil photo jetable. A 23 ans et quelques prix en poche, elle vient d’être choisie par le groupe Universal pour mettre en valeur la chanson française. Quand ce n’est pas la chanteuse belge Angèle qui fait appel à elle pour la création de ses deux derniers clips. Portrait d’une photographe engagée, plutôt très douée.

 

Le 8 mars dernier, à l’occasion de la Journée des droits des femmes, le clip créé par Charlotte Abramow pour la chanson de Georges Brassens « Les passantes » se voyait censuré par YouTube auprès des moins de 18 ans dès le lendemain de sa diffusion. En cause ? La représentation métaphorique d’une vulve et des taches rouges peintes sur des femmes vêtues de pantalons blancs… L’indignation des réseaux sociaux et de la presse feront finalement revenir YouTube sur sa décision. « Universal et le groupe Havas souhaitaient redonner un souffle nouveau à des chansons françaises qui dormaient dans les tiroirs en touchant les jeunes générations. Ils m’ont donc contactée comme jeune réalisatrice en me laissant totale carte blanche », souligne Charlotte Abramow. « Mon idée était de faire une ode à la femme, à sa diversité, à sa liberté, en faisant écho à l’actualité, à l’affaire Weinstein en particulier. J’ai voulu faire tomber certains tabous, les règles, les normes de beauté, en essayant de parler en 4,12 minutes de toutes les thématiques : le corps, le métier, le rapport aux autres, etc. L’objectif était de faire découvrir Brassens aux jeunes, en faisant réfléchir, sans rien avoir d’offensant. J’ai été heureuse de voir que la censure de ce genre d’images choquait finalement plus que les images elles-mêmes. Cela montre que les esprits changent… ». 

Née à Bruxelles en 1993, Charlotte Abramow s’est révélée très tôt dans le monde de l’image. Elle a 7 ans lorsqu’elle reçoit son premier appareil photo jetable, qu’elle emporte partout avec elle, à la récré, en classes vertes, avec ses copines. Après avoir déménagé quelques années à Belle-Ile-en-Mer, Charlotte revient à Bruxelles et passe sa bat-mitzva au CCLJ, « par devoir de mémoire au passé de ma famille », confie la jeune fille élevée dans le judaïsme laïque que lui transmet son père. Il l’emmènera la même année à Jérusalem à l’occasion de la Conférence internationale des enfants cachés en Belgique, un voyage qui la marquera profondément. « J’y ai rencontré Andrée Geulen et découvert ses carnets grâce auxquels elle est parvenue à sauver 3.000 enfants juifs, dont mon père… », explique-t-elle.

L’engouement du public

Charlotte poursuit sa scolarité au Lycée français, puis au Lycée Jacqmain, en même temps qu’elle pratique la photo de façon plus assidue, s’intéressant aux fleurs, aux chats, aux autoportraits, à ses amies, toujours. Aux Rencontres d’Arles, festival de photo européen auquel elle participe à 16 ans, elle rencontre celui qu’elle admire, Paolo Roversi, qui lui donnera l’envie d’en faire son métier. Elle n’a pas terminé ses secondaires quand elle se lance dans le monde professionnel, avec Elle Belgique. Suit une formation de deux ans à l’Ecole des Gobelins de Paris lui permettra de remporter le prix Picto de jeune photographe de mode, avant d’être exposée à la Nuit de l’année des Rencontres d’Arles, grâce à son projet « The Real Boobs » où elle envisage déjà le rapport au corps de façon ludique. Un rapport particulier qui donne sans conteste à Charlotte Abramow son originalité, par sa volonté de sortir des clichés, au risque de parfois choquer les sensibilités. Mais le public, lui, adhère. Pour preuve, le succès des deux derniers clips de la chanteuse belge Angèle (« La loi de Murphy », « Je veux tes yeux ») qui l’ont vue se mettre à la vidéo. L’engouement aussi pour son dernier travail, le projet Maurice, lancé en 2016 et consacré à son père. « Mon père était professeur de médecine à l’ULB et directeur de laboratoire de recherche », raconte Charlotte. « Il a attrapé un cancer en 2011 et est tombé dans le coma pendant un mois et demi, suite à des complications médicales après son opération. A son réveil, il avait perdu énormément de ses capacités, il est devenu totalement dépendant et mutique pendant trois ans. Aujourd’hui, à 85 ans, il va de mieux en mieux, même s’il connait parfois des passages difficiles. J’ai voulu faire un projet sur cette renaissance, cette résilience en quelque sorte, autant pour lui qui avait déjà eu un vécu d’enfant caché, que pour moi. La photo m’a permis de surmonter cette épreuve ». Comme elle permet à de nombreuses autres personnes vivant une situation similaire –les témoignages reçus par Charlotte en attestent–, de partager leur ressenti.

Grâce à une récolte de fonds très fructueuse lancé sur Kickstarter, Charlotte devrait bientôt parvenir à concrétiser son projet de livre et d’expo autour de Maurice. Un reportage documentaire lucide et sensible, suivi d’un conte métaphorique en décors et en costumes, qui reviendra aussi sur le parcours et l’homme qu’a été son père, pour ne pas le définir uniquement par sa maladie. Charlotte Abramow a décidément horreur des étiquettes.

Plus d’infos : www.charlotteabramow.com/


 
 

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