Cinéma/Interview

Cédric Klapisch : "Je ressens comme un privilège d'avoir échappé à la guerre"

Lundi 3 juillet 2017 par Géraldine Kamps
Publié dans Regards n°865 (1005)

Après Le péril jeune, Un air de famille, L’auberge espagnole, pour ne citer que quelques-uns de ses gros succès, le réalisateur français Cédric Klapisch revient avec Ce qui nous lie. Une histoire de famille sur fond de vignes, qui nous a séduits et donné l’occasion de lui parler… de lui.

Portrait de Cédric Klapisch de face

Le réalisateur français Cédric Klapisch

Pourquoi ce film ?

Cédric Klapisch J’aime le vin depuis toujours, dans tout ce qu'il signifie : comment on le fabrique, qui le fabrique, avec ces histoires de familles et de transmission, ce rapport au temps si particulier, sans parler de toute la technique que cela requiert. Cela m’a amené à parler de familles, de problèmes, de transmission, et de trois frères et sœur. Le film a beaucoup évolué, et la fraternité est devenue le thème principal, avec le vin comme prétexte.

On saisit chez vous l’importance des racines, de tout ce qui nous lie à nos origines. De quelle famille venez-vous ?

C.K. Mes deux parents sont juifs et ont été cachés pendant la guerre, l’un dans les Alpes, l’autre dans la Drome. Ca les a marqués à vie. Et même moi, qui suis né en 1961, dans une atmosphère beaucoup plus joyeuse et pacifique, j’ai toujours vécu dans l’idée qu’il y avait une sorte de privilège d’avoir échappé à la guerre. L’héritage de mes parents, c’est ça : ce sont des gens qui m’ont permis à moi d’être heureux, avec cette notion de plaisir qui semble beaucoup plus facile à accepter pour moi que pour eux. Le vin rentre dans le cadre de ces plaisirs.

Quand Jean dit dans le film : « Ce qui nous lie est un fardeau », cela prend une résonnance particulière. On sait que vos grands-parents maternels, résistants juifs, ont été déportés…

C.K. C’est intéressant, je ne l’avais pas vu comme ça, moi. Cela a dans le film une tout autre signification, puisqu’il parle de l’héritage d'une  terre familiale. C’est vrai que les parents de ma mère sont morts à Auschwitz, et à ce niveau-là, c’est un héritage lourd, un fardeau, oui. Après, on vit avec. Je suis juif parce que mes parents sont juifs, mais je ne suis pas du tout religieux. Ma culture, c'est l’humour juif, les Max Brothers, Woody Allen… qui véhiculent quelque chose d’important de cette communauté.

La découverte et la rencontre de l’Autre se retrouvent souvent au cœur de vos films. Est-ce votre façon de lutter contre le repli ?

C.K. Je ne sais plus qui a dit : « Il y a des gens qui construisent des ponts, et d’autres qui construisent des murs ». Je n’ai jamais cru aux murs, que ce soit au Mexique, à Berlin ou en Israël. Le mur est toujours une erreur selon moi. La question est plutôt : comment fabriquer des ponts, même si on sait que c’est difficile. Le cinéma que je fais, c’est vraiment ça, comment des personnes différentes arrivent à se parler, à s’entendre, à vivre ensemble. La peur de l’autre, je la comprends, mais je ne l’accepte pas forcément. Et je pense que pour ne plus avoir peur, il faut connaitre l’autre. Les plus extrémistes « contre », ce sont les gens qui ne connaissent pas. Dans Ce qui nous lie, il s’agit de se re-connaitre, après s’être perdu de vue pendant des années.

Ce film traite largement aussi du rapport père-fils. Le fait d’être devenu père a-t-il changé votre regard sur les choses ?

C.K. Bien sûr, on change, tout change quand on a des enfants. Ici, le personnage principal a un problème à régler avec son père, mais aussi avec son fils. Et je pense qu’il devient un bon père à partir du moment où il règle ses comptes en tant que fils. On a beaucoup de choses à apprendre quand on est un jeune père, cela amène beaucoup d’empathie, on est obligé d’être moins égoïste, on a des responsabilités. Je pense que la présence des enfants amène cette notion d’altérité très forte. Ce film m’a personnellement aidé à résoudre des problèmes que je n’avais pas réglés avec mon père, des problèmes de communication, des choses qui ne se disent pas. Je veux profiter du fait qu’il soit encore là pour les lui dire. Et je pense que ce n’est pas grave s’il ne l’entend pas, au moins je l’aurai dit. C’est important pour moi.

On ressent chez vous une certaine nostalgie de l’enfance, et à la fois une certaine bienveillance pour les plus âgés. Cela reflète-t-il ce que vous êtes aujourd’hui, quelqu’un d’assez serein ?

C.K. Je suis plus serein qu’avant, c’est vrai. Je pense que mon métier m’a apporté une certaine forme d’harmonie. C’est aussi la première fois que je tournais dans la nature, dans la campagne, et le fait de prendre mon temps, avec un rythme moins frénétique que celui de la ville ajoute à cette sérénité. J’étais plus angoissé avant. J’ai l’impression que ça va mieux.

Synopsis

Jean (Pio Marmaï) a quitté sa famille et sa Bourgogne natale il y a dix ans pour faire le tour du monde. En apprenant la mort imminente de son père, il revient dans la terre de son enfance. Il y retrouve sa sœur, Juliette (Ana Girardot), et son frère, Jérémie (François Civil), juste avant le début des vendanges. Quatre saisons dans la vie d’une famille, d’une fratrie, avec ses bonheurs et ses conflits, trois personnalités, avec leurs défauts, leurs qualités. Un film qui parle souvenirs d’enfance, héritage, transmission, qui parle de liens, surtout, au gré du temps qui passe, au rythme des vendanges. Et ça fait un bien fou.

Sortie : 28 juin 2017


 
 

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