Regards

Le cap du 1000e numéro

Mardi 9 mai 2017 par Géraldine Kamps
Publié dans Regards n°861 (1001)

Vous le savez peut-être : la revue Regards telle que vous la connaissez aujourd’hui a succédé à une première publication plus petite, plus communautaire et (encore) plus militante, qui a fait l’objet de 140 numéros, avant que le compteur ne reparte de zéro… Nous remettons aujourd’hui les pendules à l’heure, en rendant hommage à cette équipe qui a vu naitre Regards et l’a aidé à grandir.

Erwin Reichert et René De Lathouwer

Le Regards n°860 paru à la mi-avril était en réalité le n°1.000, si l’on y intègre bien légitimement les 140 numéros d’origine. Ce numéro, le 1.001, est l’occasion idéale pour revenir sur cette histoire peu commune d’une Rédaction hyper motivée qui a participé à l’élaboration d’un moyen de communication, on ne peut plus efficace à l’époque, pour diffuser et défendre les idées, les combats et les valeurs du CCLJ.

Secrétaire général du CCLJ, René De Lathouwer fait partie du comité qui a lancé Regards en novembre 1965. « David Susskind et moi avions la même vision du judaïsme, et notre combat a d’abord été de faire comprendre la laïcité sur le plan juif, sans se limiter aux Juifs de Bruxelles. J’ai dit à Suss : “Il nous faut une publication qui doit être distribuée dans le monde juif et en dehors, avec l’existence du CCLJ au centre”. Regards est né pour ce combat, pour expliquer la laïcité juive et la conservation de traditions non religieuses, ajoutée à nos principes humanistes de gauche », précise-t-il. Parmi les publications du Benelux, Regards est aussi « l’organe qui consacre le plus grand pourcentage de sa surface à l’intolérance et à ses conséquences », souligne une étude de Maurice Krajzman sur « La presse juive en Belgique et aux Pays-Bas », dont des extraits sont publiés dans le Regards n°62 (janv. 1972, p9). « C’est aussi une des deux publications avec La Centrale de Bruxelles qui consacre le plus de place aux informations et articles sur des questions non juives ».

« Ne pas échapper à nos objectifs »

René De Lathouwer, Isy Nagiel, Avi Schneebalg, Monique Schreiber, Pauline Szafarz, Dov Lieberman, Daniel Dratwa, Maurice Elbaum, Scopus… le fameux Scopus ! Rédacteur en chef à partir de 1976, Erwin Reichert n’a pas de mal à se remémorer la liste de ceux qui ont composé les premiers comités de rédaction. C’est en réagissant à un article publié dans le n°8 sur les Justes de Belgique qu’Erwin Reichert se fait remarquer. « Ils ont apprécié ma plume et m’ont proposé de publier un extrait de mon courrier de lecteur dans le numéro suivant », se souvient-il. « Je suis ensuite devenu membre de la rédaction, puis secrétaire de rédaction, et rédacteur en chef lorsqu’Albert Szyper est parti en Afrique ». Erwin Reichert s’occupe de tout : la collecte des articles, la relecture avec sa femme, la mise en page chez l’imprimeur. C’est lui aussi qui va déposer les journaux à la Poste. Engagé à mi-temps, il est le seul salarié de Regards. Les autres, une quinzaine de contributeurs plus ou moins spécialisés, sont bénévoles, « avec un noyau qui est aussi celui du CCLJ et qui restera en place pendant quinze ans », souligne René De Lathouwer. « Il est difficile de raconter l’histoire de Regards sans raconter celle du CCLJ. Il y avait une réelle symbiose entre les deux organes, pour ne pas échapper aux objectifs poursuivis ».

Publié en bichromie dans un format proche du A5, distribué à 1.000 exemplaires, Regards est un mensuel qui compte 52 pages en moyenne. Erwin Reichert estime que le journal doit « servir et informer la population », Internet n’existe pas et la radio israélienne est très difficile à capter. Il souhaite aussi raconter la vie de la communauté et du CCLJ (Colo Amitié, bals annuels, conférences), en disposant pratiquement du seul canal d’info. Chaque Regards aborde ainsi une thématique, développée dans un dossier : on y traite de la paix en Israël, de la laïcité « à l’époque très combattue par le reste de la communauté qui n’envisage pas la possibilité d’être à la fois juif et laïque », soutient Erwin Reichert. Ce que confirme René De Lathouwer : « Si le judaïsme laïque parait aujourd’hui une réalité acquise, sa compréhension constituait à l’époque un combat fondamental ». René De Lathouwer est aussi le rédacteur en chef du Nouveau Relais, publication des Auberges de jeunesse, dont il profite pour diffuser des idées, des débats qui concernent Israël et les Juifs de diaspora. « J’ai toujours pensé qu’un non-Juif ne pouvait comprendre nos problèmes que dans la mesure où il était concerné », fait-il valoir.

L’histoire de la communauté

 

Les 140 numéros de Regards publiés de 1965 à 1980 « reflètent toute l’histoire de la communauté juive de l’époque », juge Erwin Reichert, en citant quelques grands événements qui ont émaillé cette période, comme l’inauguration du Mémorial d’Anderlecht, les deux guerres d’Israël et la mobilisation du CCLJ, les conférences des Juifs de l’URSS « Let My People Go », et tant d’autres. « Je me souviens d’un numéro spécial sur la guerre des Six-Jours, que nous sommes allés distribuer dans la rue ! », raconte René De Lathouwer, dont un des fils est mobilisé, tandis que le CCLJ s’est transformé en véritable quartier-général accueillant collecte de sang, inscription des volontaires, organisation d’une manifestation nationale. Les nouvelles du Moyen-Orient qu’il traite dans Regards ont bonne presse et sont régulièrement reprises dans les médias, comme le sera le numéro titré « Rançon ! » consacré aux Juifs d’URSS.

On aborde la question de l’antisionisme, la paix israélo-arabe, le droit à l’avortement, la création du Cercle Ben Gourion, le 20e anniversaire du CCLJ… L’éducation juive fera elle aussi l’objet de plusieurs numéros, avec deux sondages très polémiques : pour ou contre l’école juive ? « Nous avions chacun en charge l’une ou l’autre rubrique, avec des commissions créées pour débattre des différentes questions qui nous occupaient », détaille Erwin Reichert. « Pauline Szafarz, secrétaire de rédaction, racontait la vie du CCLJ. Moi, je gérais les Nouvelles juives d’ici et d’ailleurs et la Petite encyclopédie juive, envisagée comme une histoire culturelle juive chronologique, accessible au plus grand nombre », souligne celui qui travaille déjà comme documentaliste au Centre national des Hautes études juives Martin Buber. « Avec l’accord de Suss et de Charles Knoblauch, j’avais aussi décidé qu’une fois par an, toutes les écoles juives et les institutions d’enseignement, ainsi que Radio Judaïca auraient une pub gratuite dans Regards », se rappelle le rédacteur en chef, qui peut aussi compter sur la collaboration de personnalités diverses : Roger Lallemand, Jean Gol, Haïm Vidal Sephiha, Paul Danblon…

La passion politique

 

Viendra le n°131 (août-sept.1979), consacré à la résistance quotidienne, resté dans les mémoires, avec « Un carnet critique » de Scopus qui provoquera de vives réactions. « Chaque Palestinien qui s’accroche à exister en tant que Palestinien, chaque Israélien qui s’accroche à exister en tant qu’Israélien, témoigne qu’on peut le tuer, non le vaincre ou le soumettre. Un enfant comprendrait : partageons ! - Vouloir empêcher les Palestiniens de devenir une nation, c’est raffermir leur volonté nationale, exacerber leur résistance tous azimuts, et s’obstiner dans une oppression croissante et multiforme. - A ce jeu, les mains se salissent vite et les consciences plus encore. - A priver les Palestiniens du droit de brandir leur drapeau, est-on à l’aise pour agiter le sien ? – Si toute résistance est assimilée à du terrorisme, et l’occupation à une prévention de celui-ci, où est l’autonomie, où est la solution négociée, de quelle paix peut-il s’agir ? (…) Pour un Juif de la diaspora, le sionisme est ce qui lui fait honte de rester en « exil » au lieu de faire son alyah, et l’oblige en quelque sorte à négocier cette « lâcheté » par une inconditionnalité à toute épreuve (…) ». Des propos qui, en dépit de quelques soutiens, entraineront une réelle hostilité dans la communauté, un communiqué du « Comité de vigilance » du Cercle Ben Gourion et une pétition lancée par six institutions sionistes, accusant le CCLJ d’antisionisme et d’anti-israélisme, et faisant vaciller une Rédaction qui n’hésitera pas à faire écho de la polémique dans sa tribune du lecteur. Un appel au calme sera lancé par Georges Schnek, insistant sur les apports du CCLJ, avant un rappel à l’ordre du comité central du CCLJ lui-même à sa Rédaction (n°132, p.3), invitant cette dernière à traiter la question de l’existence d’Israël « avec plus de circonspection ». « Scopus est mon ami Vladimir Grigorieff », soutiendra pour sa part Erwin Reichert dans son éditorial. « Je savais que ce carnet choquerait plus en traitant d’Israël, mais j’espérais -naïvement- qu’il serait toléré. (…) Je me suis donc trompé quant au seuil de tolérance à ne pas dépasser. J’en tiendrai compte dans l’avenir » (n°132, p.8).

Peu de temps après, la décision est prise de changer de format et de périodicité. Le mensuel passera pendant un an au rythme hebdomadaire. Viviane Teitelbaum devient la nouvelle rédactrice en chef. Un « nouveau » Regards est lancé, avec un comité de rédaction renouvelé lui aussi. Erwin Reichert ne conserve pas moins de bons souvenirs de cette aventure : « Nous étions un groupe qui s’amusait énormément à faire ce journal et nous avons reçu beaucoup d’éloges, notamment des Français qui nous jalousaient. Regards était le porte-parole de la laïcité juive en Europe et bénéficiait de l’auréole du CCLJ et de Suss en particulier. Nous avions l’impression de servir au CCLJ et à la communauté dans son ensemble ».

« Le premier Regards, par son format et son contenu, était un bulletin d’action, il est devenu une revue progressiste », note René De Lathouwer. « J’ai toujours été convaincu qu’on ne pouvait pas se battre en discutant dans un salon. Le CCLJ était notre passion politique, et Regards la traduction de nos combats, la vulgarisation de nos idées. Le Regards actuel n’a plus ce besoin de motiver l’existence du CCLJ, comme c’était le cas à l’époque ». Erwin Reichert regrette quelque peu l’absence de certaines rubriques -« nous avions choisi de publier les courriers des lecteurs même s’ils étaient opposés à nos idées, pourvu qu’ils soient intelligents »- et en juge d’autres trop élitistes. Il se réjouit toutefois de cette renumérotation, reconnaissance de son travail et de celui de toute une Rédaction, mémoire d’une histoire, et non des moindres, qui fait partie de Regards.


 
 

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  • Par Esther - 10/05/2017 - 23:13

    Bonjour

    Monsieur de Lathouwer a l'air resplendissant sur la photo cela fait des années que je ne l'ai plus vu depuis que je suis partie à Miami fuir le début d'antisémitisme à Bruxelles.

    Il ne doit plus être très jeune (je pense qu'il doit approcher les 80 ans) mais je lui souhaite encore de très longues et heureuses années de vie.

    C'est un monsieur bien que je respecte beaucoup

    Faites lui mon meilleur bonjour de Esther de Knokke (il se rappellera certainement de moi)

    Merci d'avance