Cinéma

"Beyond the Mountains and Hills" d'Eran Kolirin

Mardi 2 mai 2017 par Florence Lopes Cardozo
Publié dans Regards n°861 (1001)

Après La Visite de la fanfare, film impertinent salué par la critique, Eran Kolirin délaisse l’ironie pour un drame d’une intensité remarquable. Au-delà des montagnes et des collines, sélectionné au festival de Cannes 2016, décrit avec subtilité le malaise palpable d’une société « impossible », un trouble qui déteint sur le spectateur.

 

Après avoir servi Israël pendant 27 ans, David est déchargé de l’armée. Revenu dans sa famille, il réintègre la vie civile, cherche un métier, mais peine à se formater dans le secteur privé :
« réussir implique de faire des choses désagréables », martèle le coach de la firme de vente à domicile où il travaille. Perdu dans ces codes, David décroche rapidement du monde de l’entreprise. Désœuvré, il est livré à lui-même. Du fond de son « cocon » militaire, quelles relations entretenait-il avec sa femme, professeur de lycée, active, cultivée, seule à avoir élevé les enfants ; comment communique-t-il avec sa fille, idéaliste et contestataire, à la recherche de liens avec les Arabes, ou encore, avec son fils muré dans une agressivité ouverte.

Eran Kolirin talonne ses protagonistes qui, partant de bonnes intentions, se perdent dans des nuées complexes pour revenir à l’intérieur de frontières sûres : celles, tout compte fait, de la famille. Découragés par des montagnes ou attirés par ce que cachent les collines, métaphoriques ou réelles, tous passent à l’acte dans des contextes chargés. Au-delà de leurs explorations surgissent le dépit, la douleur, la déception, la peur ou le rejet. Et surtout, la solitude. La confiance et l’affection que les parents portent aux enfants sont aussi, ici trahies par la pression de l’Etat, ou là, ne sonnent pas tout à fait juste.

Des gens bien aux prises d’une société tordue

Quelle société, le réalisateur nous présente-t-il là : une famille éclatée, un monde d’incommunicabilité et de suspicions abîmé par des outils de communication qui épient, trahissent, isolent. Seules les références au passé, à travers les chansons, ou la poésie reflètent une émotion, la chaleur d’un pays au visage changé. C’est dans les notes de ce passé que le réalisateur puise pour réunir les membres de la famille. « C’est un film sur la vie à l’ombre de la culpabilité, une culpabilité sans nom ni raison explicite qui émane du sol comme une brume fine », explique Eran Kolirin. « C’est un film sur des bonnes personnes qui vivent dans une mauvaise réalité. Cette histoire tente de remettre en question le sens des décisions prises dans une réalité binaire de victime ou de bourreau », affine le réalisateur qui, à travers ses personnages déphasés, veut désarçonner.

Allégorie d’une société perverse à travers les déboires des membres d’une famille, comportements de repli, caricature d’un monde compétitif et sécuritaire, situations révoltantes, modernité désabusée, il faut voir ce film sans a priori : faire fi des médias et accueillir le regard d’un Israélien sur son pays, unique, aux enjeux si complexes. « J’aime et je déteste l’endroit où je suis né et je vis. Au fil des années, j’accepte ce conflit comme donné, ni bon ni mauvais. C’est la seule réalité que j’ai. Je voudrais, si possible, porter un regard sans jugement sur ma réalité. Je veux raconter une histoire sur le terrain blessé et riche sur lequel je vis. Je veux parler d’Israël », conclut l’auteur de ce film fort et perçant.

« Beyond the Mountains and Hills » (Titre original : “Me’ever Laharim Vehagvaot”)
Avec Alon Pdut, Mili Eshet, Shiree Nadav-Naor, Noam Imber, Yoav Rothman, etc.
Durée  92 minutes  V.O.  sous-titrée FR & NL
Sortie nationale : 10 mai 2017


 
 

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