Le témoin

Benamou, le pouvoir de l'imagination

Mardi 8 octobre 2019 par Laurent-David Samama
Publié dans Regards n°1051

Dernier confident de Mitterrand et figure mythique des années Globe, Georges-Marc Benamou publie Le Général a disparu (Grasset), un roman historique salué par la critique, autour de la fuite de de Gaulle à Baden-Baden. Portrait.

Le 15 février 1985, Georges-Marc Benamou est devant son poste de télévision. Comme des centaines de milliers de spectateurs, il regarde « Apostrophes », grand-messe littéraire où les coups d’éclat sont légion, les débats souvent brillants et les auteurs en quête de gloire cathodique. Ce soir-là, sous l’œil des caméras, Bernard Pivot tient salon autour du thème des mauvais sentiments. Marc-Edouard Nabe figure parmi les invités. Ce dernier vient de publier Au régal des vermines, livre dans lequel il proclame son admiration pour Bloy, Rebatet, Céline… Affublé d’un ridicule nœud papillon, Nabe crache sur tout et sur tous avec l’idée d’imposer son personnage de parfait salaud. En bon antimoderne, l’écrivaillon gerbe sur l’époque, distillant déjà les prémices d’une pensée déviante qui se vautrera plus tard, sans aucun complexe, dans le fascisme, l’antisémitisme, la négrophobie, la misogynie et l’homophobie. A la question faussement candide de Pivot : « Vous êtes antisémite ? », Nabe rétorque : « Je ne répondrai qu'en présence de mon avocat, Maître Ben Cohen Solal de Schwartzenfeld ». Devant son poste, Georges-Marc Benamou fulmine ! « Il se précipite au studio d'Antenne 2 et soufflette violemment Nabe », raconte la journaliste Sylvie Prioul, dans les colonnes de L’Obs. Une réputation d’intransigeance naît. Benamou ne cautionne pas : il combat !

Les années Globe

C’est cet homme que nous retrouvons 34 ans plus tard, l’œil aiguisé et l’aimable sourire en coin, au sortir d’un enregistrement télé. « En 1985 », se remémore-t-il, « on ne disait pas du mal des Juifs sur les plateaux… On n’invitait ni Zemmour, ni personne qui osait dire ce genre d’horreurs ». Benamou se souvient comme hier de l’état de stupéfaction dans lequel il était plongé devant « Apostrophes » : « Ce soir-là, des amis participaient à l’émission. Ils n’ont rien dit. Ça m’a mis fou de rage ! J’étais horrifié et pourtant je n’étais pas spécialement défenseur d’une communauté. Tout le monde en prenait d’ailleurs pour son grade : les noirs, les Juifs... Alors j’y suis allé ! Et la carrière de Nabe a subi, par la suite, un violent coup d’arrêt ». Voilà comment on construit une légende ! Mais que les plus jeunes de nos lecteurs ne s’y trompent pas : le parcours de notre interlocuteur ne se cantonne pas à ce coup d’éclat, aussi grandiose soit-il.

Car, après l’épisode Nabe, le meilleur est à venir pour l’intellectuel et producteur de cinéma. Une accélération de l’histoire, des dizaines d’aventures éditoriales, médiatiques, puis politiques qui feront de Georges-Marc Benamou le confident des puissants et, en même temps, l’un des plus stricts chroniqueurs de leurs errements.

Retraçons le parcours. Compagnon de route de SOS Racisme et plume affûtée du Quotidien de Paris, Benamou se lance, en 1985, dans une aventure journalistique qui marquera toute sa génération. Nom de code : Globe. Un nom ambitieux pour un objectif monstre : dans les colonnes progressistes, antiracistes et pro-Mitterrand du magazine, il s’agit de fédérer la fine fleur de la pensée de gauche. Un renouvellement de génération, peut-être même une mini-révolution au pays des idées.

Autour de Benamou, Pierre Bergé, mécène engagé et Bernard-Henri Lévy, sont bien décidés à secouer le Tout-Paris. Une équipe se monte dans la hâte : Adler, Halter, Konopnicki, Miller, Minc, Murray et Sollers seront de la partie. Globe, sitôt créé, devient mythique. Une aventure de tous les superlatifs, un joyeux bordel au souffle épique, mais surtout un foisonnement bienvenu dans une France qui voit radios libres et nouveaux médias se créer chaque mois. Patrice Bollon, ancien collaborateur du magazine, résume l’esprit Globe en une formule efficace : « l’imagination de l’esthétique et la rigueur de la morale ». Des mots qui semblent coller à la peau de Georges-Marc Benamou.

Le visiteur du soir de Mitterrand

Entre deux textes de Morin et de Duras et quelques piques lancées au rival Michel Rocard, Globe poursuit son œuvre intellectuelle tout en devenant l’un des fers de lance médiatiques de la campagne Mitterrand de 1988. En secret, cela fait déjà plusieurs mois que son fondateur interroge le président de la République. Des rendez-vous mystérieux tenus à des heures tardives, desquels rien ne filtre ou presque et qui feront de Benamou l’un des plus assidus visiteurs du soir du second septennat Mitterrand. La discussion rapproche évidemment. Au fil du temps se nouera un lien puissant entre les deux hommes, conduisant « le Sphinx » au dévoilement. Benamou tirera de cette proximité rare plusieurs livres de souvenirs, Mémoires interrompus (1996), Jeune homme, vous ne savez pas de quoi vous parlez (2001) ou encore Le dernier Mitterrand (2005). « Il y avait, avec Mitterrand, quelque chose de l’ordre de l’attirance intellectuelle », se souvient-il. « Un souffle hugolien, par opposition à la gauche technicienne de Rocard ».

Reste une véritable interrogation, pour peu que l’on adopte le point de vue juif : comment expliquer que tant d’intellectuels issus de la tradition juive se soient précipités chez Mitterrand, et lui soient restés fidèles, même après la révélation de l’amitié entretenue avec le collaborateur René Bousquet ? Benamou ne fuit pas la question. Il explique : « Avec Louis Philipe, Napoléon III et un peu Léon Blum aussi, Mitterrand est le grand introducteur des Juifs dans la société française. Il y a une sorte d’âge d’or qui se déroule sous sa présidence. Quelque tragique fut la fin avec l’histoire Bousquet, cela reste vrai. Il n’aimait certes pas beaucoup les israélites français, il y a eu des oppositions frontales, avec Serge Klarsfeld notamment, mais sa vie intime témoigne d’autre chose. Mitterrand demeure un homme qui a vécu dans la proximité des Juifs, notamment les Benichou-Dayan, les Badinter. A Vichy, il y a une ombre. Mais à mon avis, il n’a jamais été antisémite ! ».

De Gaulle, sur le tard…

L’intimité du pouvoir et l’expérience de ses vertiges attirent... Lorsque Nicolas Sarkozy conquiert à son tour l’Elysée en 2007, il nomme naturellement Georges-Marc Benamou au poste de conseiller pour la Culture et l’Audiovisuel. Les temps, néanmoins, ont bien changé. Le monde intellectuel désavoue cette proximité avec un président de droite et s’échine à lui mettre des bâtons dans les roues. L’époque est désormais à l’hyperprésidence. Elle a gagné en vitesse, mais perdu en noblesse. Pire, elle minore le rôle jadis prestigieux de conseiller du prince. Sans surprise, cette nouvelle immersion au cœur du réacteur politique tourne court, mais permettra néanmoins à notre homme de signer un nouveau récit, Comédie française. Choses vues au cœur du pouvoir (2014) et de se concentrer sur sa nouvelle casquette de producteur de cinéma et de documentaire. Autrement dit, de poursuivre son œuvre de narration politique, artistique et historique par le biais d’un nouveau moyen d’expression : l’image. Après les années Globe, place à l’aventure Siècle Productions, la montée des marches avec le film de l'égyptien Yousry Nasrallah Après la bataille et l’euphorie de La Traversée post-soixante-huitarde des acolytes Cohn-Bendit et Goupil.

Les mots, pour autant, ne demeurent jamais loin. Voilà donc que Georges-Marc Benamou profite de la rentrée littéraire pour signer son grand retour ! Dans Le Général a disparu, l’homme de Lettres nous fait vivre la curieuse disparition de Charles de Gaulle, le 29 mai 1968 à Baden-Baden, comme un thriller haletant, suivant le héros français heure par heure, sur le mode de l’introspection. On retrouve dans ce roman historique salué par la critique une galerie de personnages aux ambitions pas toujours avouables, de Pompidou à Foccart en passant par le jeune Chirac aux dents longues.

Au regard du parcours de son auteur, ce nouveau livre sonne comme un clin d’œil intrigant, presque une façon de boucler la boucle. Raconter de Gaulle après avoir recueilli patiemment les mémoires de son plus grand adversaire politique, François Mitterrand, relevait en effet du défi. Benamou évoque « une fascination pour les grands monarques au crépuscule ». « Les rois », analyse-t-il en citant Shakespeare, « sont les personnages les plus intéressants sur le plan humain par l’excès des sentiments. De Gaulle, Mitterrand sont des figures qui m’intéressent. Elles se télescopent d’ailleurs avec mon histoire personnelle. J’avais été effrayé par Mai-68 étant enfant. J’y retrouvais le chaos que j’avais déjà expérimenté tout petit, pendant la guerre d’Algérie. Dans la famille, on n’aimait pas trop de Gaulle, mais à ce moment-là, je me suis mis à penser à lui avec une sorte d’affection. Je me demandais ce qu’il faisait, seul, dans son château pendant les évènements ». De cette interrogation est né un livre. Une nouvelle dissection passionnante des mécanismes du pouvoir. 


 
 

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