Cinéma

"Barbara" de Mathieu Amalric

Mardi 5 septembre 2017 par Florence Lopes Cardozo
Publié dans Regards n°867 (1007)

Biopic revisité, jeu de miroirs éclatés, construction triangulaire, Barbara de Mathieu Amalric surprend par sa narration, ses rythme et montage audacieux. Présenté au Festival de Cannes 2017 dans la sélection « Un certain regard », le film s’est vu décerner le prix Jean-Vigo.

 

Noir. Le voyage commence par une voix qui nous guide sur ses pas, celle de Barbara dans l’élaboration d’une mélodie limpide et de paroles portées par son timbre cristallin. Avancés, tâtonnés, les notes et les mots de la Dame en Noir pétillent dans l’obscurité. Surgit alors un trio d’entre les câbles du plateau de tournage de Barbara : l’actrice Brigitte (Jeanne Balibar) apparaît en diva pour interpréter Barbara, la femme, l’artiste ; le réalisateur Yves Zand (Mathieu Almaric) la dirige fébrilement, enfin des images d’archives de Barbara en tournée se faufilent entre eux. Telle une boule de flipper, le spectateur est emmené du passé au présent, de la fiction aux documents d’époque, de l’actrice à la chanteuse, lesquelles se fondent l’une dans l’autre. Couleur, noir et blanc, images de concert d’antan, récital reconstitué, bribes de phrases, émotions exaltées du réalisateur, ici bouleversé par Barbara, là troublé par Brigitte. Toutes ces facettes se donnent sans cesse la réplique.

Mise en abyme au carré, jeu de cache-cache avec le genre biographique, Mathieu Almaric modèle Barbara en touches impressionnistes. Les paroles de « Chapeau bas », des « Amours incestueuses » ou de « Je ne sais pas dire je t’aime » distillent par bribes son enfance, la guerre, son père incestueux et d’autres thèmes plus ou moins intimes. De la construction à la déconstruction cinématographique, Amalric érige Barbara dans ses relations aux autres, ses regards, ses silences, tour à tour séductrice, simple, hystérique, tourmentée, dépendante, absolue, mystérieuse, généreuse, excessive, dure, sensible, complexe, si féminine sous ses paupières aux volutes d’ébène. Brigitte, Barbara, et Balibar confondante, se confondent.

De Balibar à Barbara

Troublante de ressemblance, dans la voix, le regard peint en noir, le geste et la silhouette, Jeanne Balibar confie s’être intéressée au « côté Marianne » de Barbara, à la petite fille juive attachée à sa grand-mère maternelle d’Ukraine, qui, par sa vie, ses choix et les responsabilités qu’elle a prises, en est venue à incarner l’histoire de la France de 1930 à 1997. « Je suis différente, j’en ai le droit, et vous aussi », revendiquait Barbara. « Elle n’a pas fait de discours politiques comme Yves Montand, mais elle a été dans les prisons, fait installer une ligne privée chez elle pour répondre aux malades du Sida : elle était dans la continuité de son travail. », rapporte l’actrice. « Elle exprimait le droit à la différence pour tous. Chez elle, singularité se conjugue avec égalité et non avec supériorité. A la fin, elle n’a plus eu de voix, et peu importe : alors qu’elle donnait ses derniers concerts au Châtelet, c’est ce message de liberté qu’elle continuait de porter et qui touchait le cœur du public. On peut adorer le reste, les trucs de diva, mais c’est du folklore. Et c’est cela, je pense, que Mathieu et moi voulions rendre : plus qu’elle, cette sensation d’elle », poursuit-elle. Et c’est bien dans ces évocations qu’il faudra intercepter ce film non linéaire, non biographique en tant que tel. On se laissera porter par le phrasé chantant, la voix limpide et la silhouette élancée de Jeanne Balibar, on appréciera ou pas le jeu énamouré, subjugué et frénétique de Mathieu Almaric, empruntant pour ce rôle le nom de sa mère, Nicole Zand et on saluera la représentation de l’imprésario et producteur Charley Marouani, personnalité structurante de la vie de Barbara, agent notamment de Brel et de Nougaro, qui s’est par ailleurs éteint cet été. Amalric aussi semble attiré par le monde du spectacle et de la nuit : Barbara tout comme Tournée (2010) présentent des liens de parenté. Les deux génériques scintillent, clignotent de toutes leurs couleurs, promettent. L’effervescence, l’excès et la générosité côtoient les coulisses du métier d’artiste. Mais revenons à Barbara et concluons : film intellectuel, prise de tête, expérimental, original, précieux, sensoriel, subtil ou brouillon, à chacun de laisser ses cordes sensibles vibrer un peu, beaucoup ou version Lily passion.

« Barbara » de Mathieu Amalric
Avec Mathieu Amalric, Jeanne Balibar, Vincent Peirani…
Durée 1h37 V.O. FR
Sortie 6 septembre 2017


 
 

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