Cinéma

"Bar Bahar"

Jeudi 1 juin 2017 par Florence Lopes Cardozo
Publié dans Regards n°863 (1003)

Soutenue, de l’écriture à la production, par Shlomi Elkabetz, la jeune réalisatrice Maysaloun Hamoud livre ses héroïnes à une lutte farouche pour leur liberté dans le décor permissif, effervescent, mais clivant de Tel-Aviv. Un premier film fort et courageux salué par la critique. 

 

Film énergique, rude et chaleureux, Bar Bahar* dresse le portrait de trois jeunes femmes arabes, tiraillées entre ce qu’elles sont et ce que l’on attend d’elles. Avocate, DJ, étudiante, la flamboyante Laila, Salma la rebelle et la traditionaliste Nour partagent un appartement à Tel-Aviv, loin du carcan de leurs villes d’origine. Intègres et combatives, livrées chacune à elles-mêmes, mais solidaires, elles revendiquent leur espace, leur liberté au cœur d’une ville ouverte aux explorations, aux rencontres, aux excès, aux soirées imbibées et à la libre expression.

Ce sont ces ouvertures et ces possibles que la jeune réalisatrice Maysaloun Hamoud pointe de sa caméra, en écho aux soulèvements populaires et prometteurs du Printemps arabe. C’était en 2011,
des millions de jeunes hommes et femmes arabes condamnent alors l’oppression, le système patriarcal, la misogynie, la marginalisation et l’homophobie, exigeant un nouveau modèle dépourvu des
codes les plus conservateurs. De son côté, la communauté arabe israélienne traverse une crise identitaire majeure, entrant en résistance : « C’est notre point de départ. Il peut être paralysant ou moteur. Je préfère qu’il soit moteur », précise Maysaloun Hamoud, qui, en 2011, était encore étudiante en cinéma de la Minshaar for Art de Tel-Aviv. « Le milieu et ces conflits que j’évoque existent dans tout le monde arabe, mais la réalité locale est un peu plus complexe en raison du racisme et des discriminations que nous subissons par nos voisins israéliens. Il est difficile de rompre avec la tradition dans une société constamment prise pour cible. L’état de siège donne envie de préserver les acquis : la langue, la culture, l’identité. On ne veut pas s’occidentaliser ou “s’israéliser” -ce qui est de toute façon impossible-, on veut changer les choses de l’intérieur », défend-elle.

Ode aux femmes

Si Laila, Salma et Nour sont libres en leur for intérieur, elles sont dominées par les diktats de leur communauté. A mi-chemin des deux extrêmes, elles continuent à aller de l’avant. « Le cinéma palestinien est en demande de nouveaux types de personnages féminins », revendique la réalisatrice. « Les femmes ne se contentent plus d’être mères, sœurs ou filles de quelqu’un : il est temps qu’elles soient au premier plan et qu’elles cessent de se cacher en coulisses. Comme les intrigues ouvertement politiques dominent notre cinématographie, nous sommes vouées à jouer le rôle de la victime. Les femmes que je représente sont vivantes et pleines d’énergie, mais absentes des écrans. Bar Bahar montre une grande diversité de femmes : jeunes et âgées, citadines et rurales, traditionnelles et progressistes. Elles sont toutes belles, mais dans des registres et des modes vestimentaires différents. Elles peuvent être sensuelles, militantes et en lutte contre le système patriarcal sans forcément se définir comme “féministes”, elles peuvent se sentir concernées par leur libération, sans être nécessairement progressistes ou laïques », complète-t-elle.

Objectif audacieux

Maysaloun Hamoud n’y va pas par quatre chemins pour aborder les crises identitaires, nationales, religieuses, ethniques et sexuelles dans le monde arabe : « Dès lors qu’on décide de faire connaître au monde son état d’esprit et ses sentiments, on ne peut plus faire machine arrière. Soit on exprime ce qu’on ressent au plus profond de soi, soit on abandonne tout projet artistique. En tout cas, c’est mon approche de la création. En ce qui concerne ma crainte des réactions suscitées par le film, je ne me fais pas d’illusions. Il y aura forcément des répercussions. Y compris pour moi à titre personnel. Mais c’est le prix à payer si l’on veut que la société évolue. C’est pour ça que je veux faire des films. Bien entendu, je m’intéresse également à l’impact positif du film : combien de personnes y seront-elles sensibles… », étaye la jeune femme.

Les premiers et seconds rôles sont plus que convaincants. Elaborant des thématiques très dures de manière légère et accessible, optant pour la caméra à l’épaule, entre couleurs vives et ombres subtiles, une bande originale interprétée par des musiciens majeurs de la scène underground, Maysaloun Hamoud, dont le film essentiellement en arabe a été tourné par une équipe majoritairement hébréophone, imprime sa vision sur nos rétines. Largement récompensé, ce premier opus d’une trilogie à venir n’est pas sans rappeler celle de Ronit et Shlomi Elkabetz qui, au fil de Prendre femme (2004), Les Sept jours (2008) et Le Procès de Viviane Amsalem (2014), suit le parcours éreintant de Viviane en quête d’émancipation.

* Littéralement « Terre et Mer », à interpréter comme « Jour et Nuit », tels deux modes de vie bien distincts. Titre anglais : In Between. Titre français : Je danserai si je veux.

Avec Shaden Kanboura, Mouna Hawa, Sana Jammalieh
Palestine/Israël/France - Durée 1h42
Sortie en salles : le 14 juin 2017.

 
 

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  • Par ANNIE - 13/06/2017 - 18:39

    j'ai vu le film ,c'est un film fort et courageux .En Israel,beaucoup de gens ont ainsi appris l'existence d'une communaute arabe a Tel Aviv (pas a Jaffa) .Ce n'est pas du racisme mais du melting -pot . .Un point de discussion pourtant :on peut etre une femme qui se libere sans fumer a la chaine... En Israel,le film a ete tres bien accuelli .A voir .