Opéra

Aviel Cahn - Opéra, histoire et diplomatie culturelle

Mercredi 27 mars 2019 par Roland Baumann

Directeur artistique d'Opera Vlaanderen depuis dix ans, Aviel Cahn nous quitte pour diriger le Grand Théâtre de Genève. Couronnant son parcours artistique dans notre pays la reprise de La Juive sera suivie de l'opéra Les Bienveillantes, une première mondiale.

 

Zurichois et juriste de formation, Aviel Cahn a aussi étudié le chant. « L'opéra était avant la loi ! », précise-t-il. « Mes premières expériences professionnelles, avec l'orchestre national à Pékin et l'opéra national de Finlande à Helsinki, m'ont fait comprendre que la culture expressive permet de construire des ponts entres les êtres humains, aussi différents soient-ils à l'origine. Le théâtre comme la musique peuvent contribuer à la diplomatie culturelle. Rentré en Suisse, je me suis trouvé à la tête de l'opéra de Berne et de l'orchestre de chambre de Zurich pour venir ensuite à Anvers. Ici, j'ai pu agir en pleine liberté, au sein d'un théâtre lyrique autonome, y développant mon « écriture » en dialogue avec un public qui apprécie mes créations. La fusion imposée avec le Ballet royal de Flandre m'a permis de mieux développer mes projets. Sous la direction de Sidi Larbi Cherkaoui, Ballet Vlaanderen a rompu avec son répertoire classique, affirmant une politique d'ouverture et de dialogue artistique propice à notre collaboration. Cette année, et pour la quatrième fois depuis que je suis directeur d'Opera Vlaanderen, nous sommes nominés aux Opera Awards de Londres, ce qui nous classe parmi les 6 meilleurs opéras au monde ! »

Pour Aviel Cahn, l'opéra n'est pas l'apanage d'une élite sociale ni un divertissement mondain. Le directeur visionnaire a voulu redonner au théâtre lyrique ses fonctions sociales d'origine, en refaire un art politique, en prise avec l'actualité, « une fonction de notre démocratie ». Il inaugure sa direction d'Opera Vlaanderen en 2009 avec Samson et Dalila de Camille Saint-Saëns. Une production très controversée, avec deux jeunes metteurs en scène, un Israélien, Omri Nitzan et un Palestinien, Amir Nizar Zuabi. Très critique de la politique israélienne dans les territoires occupés, l'œuvre incitait au débat sur l'opéra comme forme politique et s'accompagnait d'une programmation ouverte aux dialogues sur le conflit israélo-palestinien, avec entre autres la participation du journaliste Meir Shalev et la projection du film israélien Lemon Tree (2008). « Comme Samson et Dalila, notre prochain opéra, Les Bienveillantes, s'inscrit dans cette grande ligne de notre programmation, privilégiant des thèmes et sujets historiques qui restent actuels et nous concernent au présent, sans pour autant prétendre donner de leçons d'histoire ! »

"La Juive" parle au spectacteur d'aujourd'hui

En 2017, dans le cadre du centenaire de la Première Guerre mondiale, Opera Vlaanderen programme Infinite Now, une création originale de la compositrice israélienne Chaya Czernowin, mise en scène par Luk Perceval. Aviel Cahn explique : « J'ai aussi voulu produire une création mondiale sur la Seconde Guerre mondiale. Le roman de Jonathan Littell est fascinant, compliqué, controversé et se prête à l'opéra. Il s'inscrit dans ces grands thèmes toujours traités par l'opéra comme La Juive. Programmer ces deux œuvres l'une après l'autre en 2019 n'est pas un accident. Il m'a semblé logique de reprendre au programme l'opéra La Juive, initialement produit en 2015*, avant de créer Les Bienveillantes. La Juive de Jacques Fromental Halévy est une œuvre que je trouve fantastique, célébrant les progrès des droits de l'homme, l'héritage de la révolution, la tolérance et l'émancipation des Juifs ! Ce grand opéra à la française est créé sous la Monarchie de Juillet qui voit le triomphe de la bourgeoisie. Une période clé pour l'émancipation des Juifs. Un Halévy, fils d'immigrant juif allemand, peut écrire pour le grand théâtre, ce qui était impossible auparavant. Je refais La Juive parce que c'est une œuvre qui parle au spectateur d'aujourd'hui et pas un opéra historique désuet. Très souvent joué jusqu'aux années 1930, cet opéra tomba dans l'oubli avec l'avènement du nazisme. Après 1945, on le jugeait « démodé » et il fut très peu joué. Le ténor américain Richard Tucker, qui était aussi khazan, interprétait sur scène avec beaucoup de succès les célèbres airs d'Eléazar, grand protagoniste de La Juive. L'opéra de Vienne a fait une production très importante de La Juive en 1999 et l'œuvre a ensuite été produite à Paris et Stuttgart. Nous l'avons programmée en 2015 et organisé à cette occasion un colloque scientifique autour du judaïsme à l'opéra. Notre production, réalisée par Peter Konwitschny, a remporté un énorme succès ! Les questions que pose La Juive nous concernent tous aujourd'hui en ces moments de poussées populistes et de xénophobie, alors qu'en France, par exemple, des Juifs sont victimes d'actes antisémites. La Juive a été écrite en 1835 alors que pour la première fois les Juifs se sentaient en sécurité en France, patrie de la révolution et des droits de l'homme, même si l'antisémitisme a ensuite explosé avec l'affaire Dreyfus, puis sous le régime de Vichy ! Pour aborder de tels sujets d'actualité, un opéra comme La Juive me semble bien plus efficace qu'un spectacle plus réaliste. Je pense que le théâtre doit éviter d'être trop didactique ».

Transposer Les Bienveillantes à l'opéra constitue certainement un défi pour Opera Vlaanderen, en particulier à Anvers où la mémoire de la Shoah ne cesse de faire débat. Aviel Cahn précise : « Jonathan Littell refuse toute adaptation cinématographique de son œuvre et il a autorisé l'opéra avec des conditions strictes. Il interdit toute illustration de l'Holocauste, de même que tout insigne ou uniforme nazi. Pas question non plus de représenter sur scène l'univers des camps. Tout sera évoqué de manière stylisée ! L'écrivain et cinéaste autrichien, Klaus Händl, a adapté le volumineux roman de Littell pour en faire un livret de 40 pages ! L'opéra ne sera pas une leçon d'histoire, mais incitera le public à se questionner et à comprendre pourquoi les thèmes historiques qu'il évoque nous concernent aujourd'hui, au présent. Dans le cadre de cette programmation, nous organisons un débat avec le directeur de Kazerne Dossin, l'écrivain Jeroen Olyslaegers et le recteur de l'Université d'Anvers, Herman Van Goethem, qui vient de publier un livre à succès sur la collaboration (1942. Het jaar van de stilte). Création mondiale et co-production, ce nouvel opéra ira ensuite à l'opéra de Nuremberg et à Madrid ».

Présentant avec ferveur ce nouvel opéra, Aviel Cahn conclut en évoquant ses adieux à la scène lyrique flamande : « Après Les Bienveillantes, nous programmons Macbeth de Verdi et ce sera l'heure de mon départ ! J'entre en fonction le 1er septembre prochain au Grand Théâtre de Genève. Comme Anvers, Genève est une ville très politique et marquée par la tradition religieuse. J'espère y poursuivre le travail que j'ai accompli ici depuis dix ans ».

* Voir l'article de Joël Kotek « La Juive d'Halévy », publié le 15 avril 2015 à l'occasion de la première programmation de La Juive à l'Opera Vlaanderen, http://www.cclj.be/actu/judaisme-culture/juive-halevy

Opera Vlaanderen – spectacles
La Juive à l'opéra de Gand : Première le 29 mars à 19h30, le 31 mars à 15h, les 2-4-6 avril à 19h30.
Les Bienveillantes : opéra d'Anvers à partir du 24 avril, à l’opéra de Gand à partir du 12 mai.

 
 

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