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Aurélien Bellanger : "Je voulais raconter la banlieue comme une mythologie française"

Mardi 2 mai 2017 par Laurent-David Samama
Publié dans Regards n°861 (1001)

Fresque à haute teneur politique, Le Grand Paris plonge son lecteur dans les tréfonds de la géographie banlieusarde, tout en puisant allègrement dans les thèmes houellebecquiens. En toile de fond, une critique efficace du quinquennat Sarkozy.

Aurélien Bellanger

Aurélie Bellanger

Projet urbain de grande envergure, le « Grand Paris » est l’œuvre du « Prince », formule désignant un Nicolas Sarkozy plus vrai que nature... Le politique aurait-il encore l’ambition d’influer sur la géographie ? 

Pays de très longue histoire, la France est restée, étrangement, un pays de fiction. Une fiction dont Paris est le personnage principal, la tête à la fois incontestée et toujours un peu haïe de la nation. C’est vraiment la scène du théâtre national, avec tout ce que cela implique de convention. La Ville de Paris est une conquête récente : il y a encore cinquante ans, il n’y avait pas de maire dans la capitale. Et puis, il y a cette succession de grands gestes architecturaux, cette idée, rajeunie avec Mitterrand, que gouverner la France, c’est aussi bâtir des monuments à Paris. Le monument du Prince de mon livre sera un monument mi-institutionnel, mi-ferroviaire : ce sera un grand métro automatique élargi à la banlieue. Même si le projet se serait fait autrement, Le Grand Paris sera ce qui restera, au fond, du quinquennat de Sarkozy. Ce sera ce qu’il aura réussi. A refaire rêver de Paris, alors -en 2007- que la modernité avait fui, en Europe, à Londres et à Berlin, et au niveau mondial, à Shanghai et Dubaï.

Alexandre Belgrand, protagoniste et brillant urbaniste travaillant pour le Prince, craint la banlieue autant qu’il a soif de la découvrir. Pour lui, cet espace représente-t-il l’avenir de la France ?

Je voulais que, né à l’ouest, dans un département plutôt bourgeois, il ait été éduqué dans la crainte, presque panique, du département de l’est, la jungle urbaine, la dangereuse Seine-Saint-Denis. Je voulais me souvenir de ce racisme géographique, tel qu’il avait existé dans mon enfance, jusqu’à la grande peur des émeutes de 2005. Je voulais vraiment raconter la banlieue comme une mythologie française, et presque comme le Congo de Conrad : hostile, menaçant, jusqu’au retournement final, et au doute sur l’origine, peut-être importée, coloniale, de cette barbarie. Je voulais donc raconter un parcours atypique : celui de quelqu’un qui déciderait, un jour, d’aller vivre là ou depuis son enfance on lui interdisait d’aller. Et de fait, il se trouve que ce département commence aujourd’hui à être remis en récit, et qu’on en fait une sorte de tremplin de la France vers l’avenir : c’est un territoire jeune, dynamique et connecté au monde…

L’autre grand thème du Grand Paris, c’est l’islam. Pensez-vous que la religion en générale et l’islam en particulier modifient aujourd’hui l’aménagement du territoire ?

Les gens sont habitués aux églises, et ils arrivent à avoir une peur de l’islam habilement dissimulé en scrupule esthétique : c’est l’histoire de la votation suisse. Je voulais raconter comment l’islam s’était retrouvé au cœur du jeu politique, et à quel point la chose était étrange. Ce n’est pas tant un livre sur l’islam que sur l’islam ressenti, de façon de plus en plus paranoïaque, par un pays soudain insécurisé par cette présence. C’est l’histoire d’une passion française, européenne même, une passion dangereuse. 

En bref

Enfant de l’Ouest parisien, Alexandre Belgrand a grandi à l’ombre des tours de la Défense, au bord de la voie royale qui conduit du Louvre à la Grande Arche et qui sert de frise chronologique à l’histoire de France. Héritier autoproclamé de ce majestueux récit, il rejoint une école de commerce, certain d’intégrer à sa sortie l’élite de la nation. 
L’un de ses professeurs, le mystérieux Machelin, l’initiera alors à l’histoire secrète de la capitale, avant de le faire entrer au service de l’homme fort de la droite –« le Prince »- en passe de remporter la prochaine présidentielle. Entre temps, le jeune héros assiste, incrédule et apeuré, au soulèvement des banlieues à l’automne 2005. La périphérie de Paris l'intrigue… Par la suite, Belgrand progresse vite et se rapproche du Président. Il pense avoir atteint son but… Suivront deux années d’alcoolisation heureuse, de travail acharné et d'exploration tantôt hyper réaliste, tantôt fantasmagorique de la banlieue. Puisqu'il raconte la France telle qu'elle est et telle qu'on la craint, Le Grand Paris est un roman majeur. A lire, vite !

Aurélien Bellanger, Le Grand Paris, éd. Gallimard

 
 

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