Hommage

Au revoir, Vladi

Mardi 5 septembre 2017
Publié dans Regards n°867 (1007)

La disparition de Vladimir Grigorieff -Vladi, pour ses amis et intimes- demeure une perte immense. De ma prime enfance (il me connaissait depuis la maternité) à ses derniers jours, Vladi fut pour moi bien plus qu’un intime ; il était un phare.

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    En 1973, alors que je ne savais pas encore lire, il m’a offert ma première bande dessinée. Je le revois encore aujourd’hui se pencher vers moi pour me tendre ce cadeau ; c’est, je crois, l’un de mes plus anciens souvenirs d’enfance, un moment qui fut pour moi déterminant : je suis aujourd’hui auteur et éditeur de bandes dessinées. En 2003, 30 ans exactement après ce cadeau, Vladi devint consultant sur ma série Fritz Haber, une collaboration qui se concrétisa à travers un voyage que nous fîmes ensemble à Jérusalem. Lui comme moi avions à bien des égards des questions à poser à la judéité. Né en 1931 à Etterbeek, d’un père russe chrétien orthodoxe et d’une mère bessarabienne juive, Vladi avait été baptisé durant la guerre à l’âge de 11 ans et avait vécu dans un environnement catholique plusieurs années. Son premier livre, Je parle hébreu, paru en 1983 dans la mythique petite collection « Marabout Flash », donna cependant très vite le ton : son intérêt pour la chose juive n’étonna d’ailleurs personne. Tout comme son livre paru en 1994 et intitulé Le Judéocide, ouvrage de sa bibliographie qu’il considérait comme le plus fondamental. En 2015, alors que Vladi m’annonçait que son recueil de haïkus serait son dernier livre, je réussis pourtant à le faire revenir sur sa décision en lui proposant d’éditer un nouveau projet. C’est ce qui donna sa première et unique bande dessinée parue en mai 2017, trois mois avant sa mort : Le Conflit israélo-palestinien. Deux peuples condamnés à cohabiter, avec au dessin Abdel de Bruxelles. Pour Vladi comme pour moi, notre histoire commune avait accompli sa boucle.

    David Vandermeulen, directeur de Collection au Lombard

    La nouvelle de la disparition de Vladi m’a bouleversé. Tous ceux qui l’ont fréquenté ne me contrediront pas : c’était une personnalité d’exception qui excellait dans l’art de l’écriture et de la… disputatio. Vladi était un mélange détonnant de tsaddik, de starets, de druide et de moine bouddhiste. Il adorait baragouiner en hébreu, russe, chinois et japonais. Sa culture était aussi vaste que sa barbe fleurie : un mandarin exilé, dans tous les sens du terme. Cet homme eût mérité, à l’instar d’un Maxime Steinberg, d’enseigner à l’Université. Je ne le sais que trop pour avoir mesuré sa popularité dans mes séminaires. Il était une machine à faire penser. Un feu d’artifice neuronal. C’est sans doute la raison pour laquelle je le croyais éternel. Trop intelligent, trop sympa, trop unique, trop contradictoire, trop irritant même (ah, son pacifisme intégral !) pour nous laisser à notre médiocrité postmoderne. Des Vladi vous n’en rencontrez qu’un par vie. Et j’ai eu cette chance. Toute l’équipe de Regards qui lui doit tant (de ses articles aux publicités qu’il nous ramenait) pleure sa disparition.

    Joël Kotek, directeur de publication de Regards

    Des cheveux et une barbe en bataille lui donnaient des allures de Socrate. Un Luftmensch, un homme du vent que l’on dirait sorti de l’univers de Chagall, survolant les villages et ignorant les frontières. C’est très beau le vent. Il en avait conservé une vision apologétique du déracinement. Et pourtant ce déraciné de toute géographie contraignante, qui semblait échappé d’un autre temps à moins qu’il n’en fut de tous, était féru d’histoire.

    D’une histoire moins totalisante qu’infinie, moins hégélienne que levinassienne. Raison pour laquelle il était sans doute friand de petites histoires plutôt que de la grande, ces je-ne-sais-quoi et ces presque-rien qu’il savait distiller comme personne, et se plaisait à raconter, à détailler, à pervertir au besoin, tant il aimait la joute oratoire sans jamais toutefois en être dupe. Une simplicité de laquelle perçait une grande érudition qui se retrouvait jusque dans l’esthétique ramassée des haïkus qu’il affectionnait particulièrement. En souvenir de notre cher Vladi, qui s’en est allé méditer au-delà de l’horizon, aux confins de cette eschatologie sur laquelle il aimait s’attarder, je ne peux m’empêcher de me remémorer sa voix mélodieuse, en relisant l’un de ces poèmes elliptiques du pays du soleil levant, un de ces chers haïkus qu’il aurait pu faire sien : « Rien ne dit Dans le chant de la cigale Qu’elle est près de sa fin ».

    Olivier Boruchowitch, ancien rédacteur en chef de Regards

    Une rencontre avec Vladi était un délice intellectuel, un ravissement. Il adorait raconter, expliquer, discuter. Il argumentait avec passion, quel que fût le sujet. Il était curieux de tout et avait une opinion sur tout. Il savait tout et tout mieux. Son savoir était grand et son raisonnement souvent pertinent. Un véritable et rare Pic de la Mirandole. Eclectique et prolixe. Philosophe, historien, linguiste, écrivain, poète et pédagogue patenté. Il suffisait de lui poser une question et on passait une soirée savoureuse et animée. J’étais gourmand des moments en compagnie de ce personnage truculent.

    Vladi, responsable de la régie de Regards durant des dizaines d’années, était un vendeur d’espaces publicitaires hors pair. Persuasif et insistant, il obtenait des rendez-vous auprès des responsables d’achat des plus grands annonceurs. Il leur exposait avec maestria la qualité et la quantité des lecteurs de Regards. « Comme tout le monde le sait, les Juifs sont nombreux, bons acheteurs et le niveau d’attention qu’ils portent à la lecture du plus grand et du meilleur magazine juif de Belgique est incomparable ». Voilà le pitch. Mais le véritable art de Vladi consistait à éveiller la curiosité de ses interlocuteurs, à les ravir par sa connaissance de l’histoire et de la pensée juives. Il éclairait et colorait leur quotidien professionnel. Il aurait pu vendre beaucoup plus, mais ce n’était pas sa vraie passion. Il se contentait de peu. Vladi était un sage frugal. Il vivait dans les livres. Ceux qu’il lisait et ceux qu’il écrivait. Il vient hélas d’écrire la dernière page.

    Henri Gutman, ancien président du CCLJ

     
     

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