Mensch de l'année 2017

André Reinitz, troubadour yiddish des Temps modernes

Mardi 7 mars 2017 par Géraldine Kamps
Publié dans Regards n°857

Artiste complet, musicien accompli, raconteur de blagues hors pair, André Reinitz a largement contribué au rayonnement culturel de la communauté juive de Belgique. Elément clé du revival de la musique klezmer, il se voit décerner le titre de « Mensch de l’année 2017 » pour son souci de transmission d’un patrimoine juif menacé de disparition, son ouverture d’esprit et une générosité à toute épreuve.

 
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    André Nandor Reinitz nait le 2 décembre 1946 à Ujpest, dans les faubourgs de Budapest, au sein d’une famille juive modeste, non pratiquante. Son père, Gyula Reinitz, est tanneur, peu présent dans le foyer et assez autoritaire, tandis que sa mère, Eva Tauszig, est des plus aimantes et fera d’André ce qu’il est devenu.

    Elevé dans les valeurs communistes de la Hongrie, André Reinitz se passionne tôt pour la musique, bénéficiant d’un programme scolaire particulier pour apprendre le piano. Repéré par le Parti, il jouera à l’âge de 6 ans comme « jeune prodige » devant le gouvernement hongrois. Mais la maladie d’Eva, atteinte de tuberculose à un stade avancé, vient bouleverser la jeunesse du garçon. La Belgique à la pointe en matière de traitement, et sa propre mère s’y trouvant déjà, Eva quitte la Hongrie en 1957 pour s’y faire soigner, en emmenant seule son fils âgé de 10 ans.

    Une intégration réussie

    Pendant son séjour au sanatorium, André sera hébergé chez une grand-mère qu’il n’a jamais vue, qu’il doit vouvoyer. Alors que sa maman se rétablit peu à peu, il est scolarisé à l’école n°12, à Schaerbeek, puis à l’Athénée Fernand Blum en secondaires. Il ne reverra son père en Hongrie qu’à l’âge de 18 ans, faisant connaissance par la même occasion avec sa demi-sœur Zsuzsi.

    « A l’école aussi, cela n’a pas été facile », affirme Anouk, sa fille aînée. « Ballotté entre deux pays, mon père s’est retrouvé petit garçon à devoir apprendre le néerlandais, alors qu’il ne connaissait pas un mot de français. Il a choisi de se faire appeler André, le prénom d’un de ses premiers copains, qui sonnait plus belge ». André se sentira juif pour la première fois à la colonie d’été que lui propose la Fédération sioniste de Belgique. Il fréquentera ensuite la colo du Bund, puis sera moniteur à la Sol (Solidarité juive), avant de devenir le directeur de la Maison du Bonheur à Middelkerke. « André était le moniteur préféré de tout le monde », se souvient Marc Weisser, président d’honneur de la Maison de la Culture juive, qui s’y trouvait enfant. « Il avait le contact facile avec les jeunes, c’était quelqu’un d’extrêmement respectueux et de très valorisant. Excellent sportif, intelligent, en plus d’être musicien, avec ses longs cheveux qui lui tombaient sur les épaules, il avait toutes les qualités ! » C’est à la Sol qu’André lancera aussi un atelier d’échecs, où se révéleront certains grands joueurs, comme Daniel Pergericht, figure incontournable du monde échiquéen belge.

    Pendant ses études à l’ULB, qu’il termine avec une licence de psychopédagogue, André fait la connaissance de Liliane, issue d’un milieu catholique libéral et dont les parents refuseront d’assister au mariage. Le couple donnera naissance à une petite Anouk en 1975, avant de se séparer. André exercera en psycho-pédagogie une quinzaine d’années, après avoir multiplié les expériences professionnelles : il sera chauffeur de taxi, vendeur de cosmétiques, de bas pour dames... « Il a même réussi à vendre l’Encyclopédie Britannica à des gens qui ne parlaient pas l’anglais ! », s’amuse l’un de ses plus anciens copains Christian Delstanche. « Tout ce qu’il touche, il le fait bien, et sans l’appât du gain ».

    Christian Delstanche a lui aussi fréquenté l’Athénée Fernand Blum, mais c’est par le biais de Liliane qu’il retrouvera André, comme voisin. Les deux couples déménagent ensuite à Ceroux-Mousty où ils ont acheté un terrain. Christian Delstanche se souvient avec émotion de la mère d’André, « une femme adorable, qui nous préparait admirablement la goulash ! ». « On ne peut dissocier André de sa mère qui était un exemple, et avait dû se battre pour réussir comme femme seule, en Belgique », complète son ami Marc Weisser. « Elle l’a toujours porté, soutenu, encouragé à faire de la musique. Il est ce qu’il est grâce à elle ».

    Après son divorce, André revient seul sur Bruxelles. Il logera quelques années au-dessus de L’Autre école, alors à Etterbeek,, où est scolarisée Anouk, en échange de divers services : conseils psy, initiation musicale, accompagnement des élèves à la piscine...

    L’homme-orchestre

    En 1984, Bella Szafran, directrice du théâtre yiddish «Yikult », engage André Reinitz en qualité de directeur musical et chorégraphe. La troupe composée d’une vingtaine de personnes se produira à Paris, Moscou, et même au Birobidjan ! L’aventure durera une quinzaine d’années, avec des amis qui resteront fidèles : Joëlle Baumerder, Ida Perez, Bella et Henri Wajnberg, Alain Mihaly, Yaël Grau…

    A la même époque, il devient l’accompagnateur attitré de la chanteuse yiddish Myriam Fuks qu’il accompagne au piano un peu partout dans la communauté. Marquée par son charisme, Joëlle Baumerder, directrice des activités du CCLJ (1987-1995), lui présente ensuite Michèle Baczynsky et Zahava Seewald, avec qui il formera le groupe Mosaic, se produisant entre autres au Festival de culture juive du CCLJ.

    Le groupe Di Muzikantn, lancé en 1988 sous le nom Shpil es nokh amol, devient Krupnik dix ans plus tard, du nom de cette soupe traditionnelle polonaise à base de cèpes et d’orge perlé, « riche des ingrédients qui la composent, comme la culture juive ! », aime expliquer André qui devient le musicien klezmer de la communauté, à l’image des musiciens ambulants en Europe centrale. Son répertoire s’inspire des différentes cultures musicales juives (ashkénaze, judéo-espagnole, israélienne), profanes ou sacrées, entrainant le spectateur dans un tourbillon  émotionnel. Lui-même au piano-accordéon, André Reinitz s’entoure d’abord de Jean-Pierre Debacker (clarinette) et Pierre Boigelot (contrebasse). Il formera ensuite un quatuor avec le même Jean-Pierre Debacker, Alexandre Furnelle (contrebasse) et Estelle Goldfarb (violon), et plus tard avec Joëlle Strauss (violon et chant) et Vilmos Csikos (contrebasse), mêlant à ses morceaux klezmer quelques influences tziganes.

    Au milieu des années 90, André intègre le groupe Yiddish Tantz Rivaïvele (photo ci-contre) créé par Alain Lapiower et composé de six musiciens. « On s’est rencontré au Bund et nous sommes rapidement devenus complices », se souvient Alain. « J’avais 5-6 ans de moins que lui, son côté sportif et sa personnalité de leader me fascinaient. C’est Jacques Dunkelman qui l’a initié au monitorat, aux chansons, et à la guitare ! J’ai fait naturellement appel à lui pour mon groupe, car il était le seul à connaitre le répertoire klezmer, toujours disponible, au service de la communauté et de la culture juive. Le seul vrai Klezmer dans le pays, c’est lui ! ».

    Précurseur

    Dans le courant des années 90, André Reinitz se met en tête de révolutionner les comportements alimentaires en combattant la « malbouffe ». Il tente ainsi de lancer en Belgique la vente d’épis de maïs, avec l’objectif de convaincre le plus grand nombre des atouts de cette alimentation saine, en faisant le lien entre son pays d’adoption et son pays natal, où cette tradition est de mise. « Mon père parvenait à nous embrigader, ma grand-mère Eva et moi, pour le suivre le dimanche matin à 8h place du Jeu de Balles, au Marché du Midi, ou à la Foire aux Bestiaux », se souvient Anouk. « Même mes petits copains

    se sont retrouvés à vendre du maïs ! 

    »

    Au bout de six années de vente un peu partout à Bruxelles, le Bourgmestre Michel Demaret, malgré l’acharnement de son administration contre ce projet, accorde à André un emplacement dans la rue Neuve pour trois mois d’essai. Le succès est immédiat ! Et pourtant, sous la pression de l’association des commerçants de Bruxelles Centre, l’échevin du commerce ne renouvellera pas cet essai. Notre Mensch aura même tenté l’humour en essayant de sensibiliser le corps policier bruxellois avec un slogan de choix « C’est bon pour les poulets ! ». En vain. Grâce à sa motivation et à sa persévérance dans un autre combat, contre le tabac, il réussira néanmoins à faire interdire la cigarette au club d'échecs L'Echiquier anderlechtois, suite à quoi la Fédération Royale Belge des Echecs décidera d'appliquer cette interdiction dans l'ensemble de ses tournois.

    « André est un vrai saltimbanque, ivre de liberté de penser, avec le courage de ses opinions », observe Christian Delstanche. Marc Weisser confirme : « Il n’a jamais eu peur de se mettre en danger, il a d’ailleurs participé activement aux manifestations de mai 68 lorsqu’il était à l’ULB », rappelle-t-il, avant de se souvenir de cette anecdote : « Je fréquentais assidûment le CCLJ et David Susskind m’attrape un vendredi soir en me hurlant : “Regarde ce que ton ami André a signé !” et il me montre une Carte blanche qui vient de paraitre, en faveur des Palestiniens... Suss trouvait cela scandaleux ! ». Peu de temps avant, André Reinitz a reçu des mains du même David Susskind le prix du « Meilleur éducateur de la communauté juive », pour sa gestion exemplaire de la Colonie Amitié où il a fait un passage comme moniteur, avant de retourner à la Sol. Un titre dont il est aujourd’hui très fier, tout en s’amusant d’être probablement le seul à l’avoir jamais reçu.

    La famille, une valeur-clé

    En 2002, après avoir rencontré Irit, André Reinitz devient le père d’une petite Dalia, en même temps que grand-père. Il s’occupera du premier enfant d’Irit, Yonatan, comme de son propre fils. Anouk, sa fille aînée, se souvient d’un papa confident et complice : « Il connaissait tout de ma vie, y compris mes chagrins d’amour », raconte-t-elle. « Il était bienveillant, jamais jugeant, toujours là, disponible, avec beaucoup de tendresse et de patience, capable de mettre son confort en veille pour se centrer sur mes besoins ». Si la relation a évolué entre le père et la fille, Anouk en retire néanmoins le positif. « Mon père rêve d’une famille recomposée où tout le monde s’entend », sourit-elle. « Dalia est à présent une adolescente, mon père est donc plus disponible, et il garde une très chouette relation avec ses trois petits-enfants, Laszlo 13 ans, Lucie 10 ans et Leni 5 ans. C’est quelqu’un d’intelligent qui peut parler de tout et entendre beaucoup de choses ». Parce que la transmission fait également partie de ses gênes, André a tenu, il y a deux ans, à emmener Dalia et Laszlo en Hongrie, un voyage riche en émotions sur la terre de leurs ancêtres.

    De l’avis de tous, générosité est probablement le mot qui qualifie le mieux André. « Ce qui est matériel l’indiffère », poursuit Anouk. « Il donne sans compter, et plus je grandis, plus je réalise que c’est une qualité rare ». « André est le frère que tout le monde voudrait avoir », affirme Marc Weisser. « Chacun a avec lui une relation privilégiée. Il aime les gens autant que les gens l’aiment, très certainement grâce à sa sensibilité ».

    L’Heureux Séjour aussi a pu s’en rendre compte. C’est en allant rendre visite à Bella Szafran dont il était devenu très proche qu’« Andreï », comme elle l’appelait, a commencé à s’investir dans le home de la communauté. « Quand je venais la voir, elle me demandait de jouer au piano des chansons en yiddish », nous racontait-il il y a peu. « Le directeur Marcel Joachimowicz m’a alors proposé d’accompagner Myriam Fuks qui venait chanter, et je n’ai plus cessé d’y aller ». Aujourd’hui, André anime chaque semaine le goûter du shabbat. Conscient du plaisir des plus âgés à chanter, il a également lancé en 2015 la chorale du lundi à laquelle participent une vingtaine de résidents, chansonniers à l’appui, dans un répertoire de chansons françaises essentiellement, agrémenté de quelques nouveautés. La liste des talents d’André serait incomplète si l’on n’évoquait l’humour juif qu’il a largement contribué à faire apprécier. Véritable anthologie, mémoire vivante de centaines de blagues, André Reinitz est devenu incontournable dans les soirées de blagues juives et autre festival d’humour juif, notamment organisé au CCLJ.

    L’esprit ouvert

    Avec plusieurs CD et quelques centaines de concerts, Krupnik fait le tour de l’Europe, se produisant à toutes les occasions, mariages, bar-mitzvot, circoncisions, enterrements. « André nous a tous touchés avec sa musique à un moment important de notre vie, que ce soit lors d’une fête, un rite de passage, une cérémonie », souligne Benjamin Beeckmans, qui fera rapidement appel à lui pour animer les fêtes au CCLJ. « Sa connaissance de la musique juive et du klezmer est immense et constitue une part essentielle de notre culture ». Krupnik sort aussi de la communauté juive, transformé en fanfare yiddish lors de la Zinneke Parade 2002 ou jouant pour le Télévie 2006. Avec le chanteur belgo-marocain Mousta Largo, il participera au Festival Méditerranéen, à des fêtes de Ramadan, aux Assises de l’Interculturalité de 2009, et bien sûr à la cérémonie d’inauguration du 50e anniversaire du CCLJ à l’Hôtel de Ville de Bruxelles, avec un très symbolique « Evenou Shalom Aleikhem-Salam Aleikum ». Les deux artistes se retrouveront encore du 9 au 11 mars 2017 au Festival culturel judéo-arabe de Molenbeek. « André est un artiste complet qui parvient à s’adapter à tous les répertoires et à tous les publics. Nous partageons d’ailleurs les mêmes valeurs laïques », note Mousta Largo, qui planche sur un projet de duo qui tournera dans les écoles avec les Jeunesses musicales. « Le fait qu’il n’ait aucun a priori lui permet de composer facilement avec la culture et le culte de l’autre, en étant ouvert à d’autres pensées », confirme son amie Raksha Kronfeld. Une ouverture d’esprit qu’il partageait il y a quelques années en participant à la campagne « L’exemple, c’est nous » diffusée par Yapaka.be. « Je me bats contre la pensée unique, pour que les gens se remettent en question en permanence », y déclarait-il. « J’aime jouer avec des musiciens des autres cultures, parce que cela débouche sur des questionnements, sur la relativisation des pensées ».

    L’ami fidèle

    Raksha Kronfeld a rencontré André aux 20 ans de l’école Beth Aviv. Elle était professeur, lui chef de chorale. « Son aura, son sens de l’écoute, son côté fédérateur, outre ses compétences artistiques, m’ont impressionnée », affirme-t-elle. « Malgré nos trente années d’écart, il est devenu mon ami », affirme celle qui fera appel à lui pour animer son mariage, avant de l’accompagner à la flûte traversière pour jouer lors des fêtes du CCLJ. « André aime transmettre de façon totalement désintéressée, ce qui compte, c’est le plaisir de partager ». Comme lorsqu’elle lui a parlé de ce diner de parents qu’elle organisait dans son école à Saint-Gilles. « Il m’a proposé de venir mettre l’ambiance avec son accordéon, et il est venu le soir même apprendre le “Nigun atik” (danse des chameaux) aux parents et aux enfants ! Ils ont tous adoré ! »

    Avec énormément de plaisir aussi, André réunit chaque jeudi la chorale « KolTov » créée par Renée Capuia il y a quelques années et qui joue régulièrement dans les différentes associations de la communauté. « Il pourrait épater la galerie, mais ce qui l’intéresse, c’est la convivialité, le développement et la mise en évidence des talents individuels, aussi petits soient-ils », affirme Raksha.

    Le 3 décembre 2017, André Reinitz a choisi le foyer du CCLJ pour fêter ses 70 ans, entouré d’une centaine d’amis, copains d’unif, de la SOL, de la chorale. « Etre juif pour André, c’est faire partie d’une famille au sens large, c’est manger des cornichons aigres-doux ! », confie Raksha. « Ce n’est pas forcément avoir un lien avec Israël ou avec la religion. André est d’ailleurs un vrai juif laïque. Il mange juif, rigole juif, joue de la musique juive, plus juif que lui, tu meurs ! » Au jeu du personnage qu’il aurait pu incarner, les invités se sont partagés entre Don Quichotte et Le Petit Prince. Avec trois maitres-mots retenus par la majorité des invités : générosité, sens de l’écoute et fidélité. « André incarne parfaitement cette phrase “Si je ne suis que pour moi, qui suis-je ?” », relève son amie Joëlle Baumerder. « Il est incapable de voir des gens dans le besoin sans leur venir en aide. Il est toujours là quand on a besoin de lui, que ce soit en conseils, en soutien. C’est un idéaliste, et il reste surpris de la mesquinerie, de la bêtise et de la lâcheté qui souvent nous entourent ». « Parce qu’il a souvent dû s’en sortir seul, André a compris que la vie, c’est ce que tu en fais », conclut Raksha. « Il croit en la bonté humaine, ce qui est une magnifique façon d’envisager le monde ». 


     
     

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    http://www.respectzone.org/fr/
    • Par Pierre Binder - 10/03/2017 - 21:49

      C'est très touchant.Très comme il est.

      Mazal tov

      Pierre B

    • Par starc - 14/03/2017 - 18:00

      Mazal Tov!