Exposition

L'AfricaMuseum, lieu de mémoires en conflit

Mardi 5 mars 2019 par Roland Baumann
Publié dans Regards n°1039

Rouvert le 8 décembre dernier, le Musée royal de l'Afrique Centrale (MRAC) est le théâtre de débats intenses autour des mémoires de la colonisation et du patrimoine artistique que détient cette institution.

Le dépôt de statues réservé aux statues « colonialistes » écartées de la collection permanente, dont le célèbre « homme-léopard »

L’Exposition universelle de 1897 à Bruxelles incita Léopold II à organiser une exposition congolaise à Tervuren pour populariser ses projets coloniaux. Financée grâce aux énormes profits que le Roi tirait du commerce de l’ivoire et du caoutchouc de l’Etat indépendant du Congo sur lequel il régnait en monarque absolu depuis 1885, cette exposition fut un succès de foule. Dans les salles Art nouveau du « palais des colonies », une collection d’objets ethnographiques et d’art africain, ainsi que des sculptures occidentales inspirées par la vie indigène, s’accompagnaient d’animaux empaillés, d’échantillons géologiques... et de créations d’artistes belges faites d’ivoire et de bois précieux d’Afrique. Cette exposition devint en 1898 le « Musée du Congo ». Léopold commanda à l’architecte français Charles Girault un bâtiment plus monumental pour son musée colonial. Inauguré en 1910 par Albert 1er, le « Musée du Congo belge » devint l’institution la plus importante au monde pour l’Afrique centrale, à la fois musée d’ethnographie, d’art, des sciences naturelles... et centre de propagande coloniale, légitimant « l’œuvre civilisatrice » belge en Afrique et honorant la mémoire de Léopold II, comme le montre l’omniprésence du monogramme royal dans la décoration architecturale.

Le musée rénové a retrouvé sa splendeur d’origine et s’est agrandi d’un imposant pavillon d’accueil, relié aux expositions permanentes du bâtiment de Girault par une galerie souterraine. L’AfricaMuseum propose un récit contemporain sur de grands thèmes : les langues et la musique, la biodiversité et les paysages, les ressources naturelles et leurs paradoxes, les rituels et les cérémonies, les minéraux et l’histoire longue -et coloniale- de l’Afrique centrale. Le système colonial est devenu l’objet d’une condamnation morale unanime et le parcours de l’AfricaMuseum entend « mettre à nu ce mécanisme colonial » et « donner une place à la perspective africaine sur le passé, le présent et le futur ». Pour son directeur, Guido Gryseels, l’AfricaMuseum est un musée contemporain sur l’Afrique d’aujourd’hui, intégrant une approche critique de notre passé colonial, et « lieu de débat et de rencontres pour tous ceux qui s’intéressent à l’Afrique ». Bref, « un forum où peuvent s’exprimer et se retrouver des visions et des idées divergentes, contribuant à une image plus fouillée et plus variée de l’Afrique dans le monde ».

Mémoires douloureuses

Certes, le ton du musée a indéniablement changé et ce discours « décolonisateur » ne se limite pas au déplacement de certaines statues de veine colonialiste (tel l’emblématique « homme-léopard ») reléguées aujourd’hui dans un dépôt de sculptures en sous-sol du musée. L’exposition comporte aussi des objets chargés d’un passé tragique et lourds de mémoires douloureuses. Ainsi dans la salle « Rituels et cérémonies », l’évocation de l’autorité politique en Afrique centrale met en valeur des symboles majeurs de la royauté sacrée dans l’ancien Rwanda : la coiffure et la canne royales apportées comme présents par le mwami Mutara III lors de sa visite en Belgique en 1949, des objets de valeur historique et mémorielle inestimable qui avaient appartenu à son grand-père Kigeri IV Rwabugiri. Les autorités belges auxquelles la SDN confia le mandat sur les colonies allemandes du Ruanda-Unrundi collaborèrent d’abord avec le mwami et la noblesse tutsi. Mais, dans les années 1950, elles favorisèrent les chefs hutu, appuyant leur révolution qui mit fin à la royauté sacrée...

Dans la salle « Langues et musiques », un émouvant montage audiovisuel montre la célèbre danse guerrière Intore, joyau du patrimoine immatériel de l’Afrique des Grands Lacs. Associée aux rites et cérémonies de la cour royale et filmée par André Cauvin dans Bwana Kitoko lors du voyage du roi Baudouin au Ruanda-Urundi (1955), cette danse spectaculaire devint une image publicitaire emblématique du tourisme colonial sur les affiches de la Sabena ! Elle est 
aujourd’hui l’enjeu de luttes idéologiques et identitaires, « au pays » comme en diaspora... en cette 25e année du génocide tutsi...

Infos : www.africamuseum.be

(ma-ve. : 11h-17h / sa-di. : 10h-18h)


 
 

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